PROJET DE RÉFORME DE LA MAGISTRATURE
M. de Miromesnil, qui aurait épargné bien des malheurs à la France, s'il eût levé les défenses provisoires par lesquelles était suspendue l'exécution du jugement prononcé contre le ravisseur de la jeune présidente de Monnier (1). Je fus très fâché, je l'avoue, que le chef de la justice eût pour confident un pareil homme. Toutefois j'ignorais encore que, de concert avec l'archevêque, il méditait le vaste plan d'une réforme ou plutôt d'une refonte générale de la magistrature, et qu'il se disposait à changer entièrement la constitution et lar hiérarchie de tous les tribunaux du royaume, à la veille d'un moment où le Roi, plus que jamais, devait environner son autorité du rempart des lois.
Le 17 avril seulement, je connus , d'après les bruits publics et les indices trop certains qui les confirmaient, le bizarre et absurde projet de cette Courplénière, très diffé-
enfermé à File de Ré, puis envoyé en Corse, deTint capitaine de dragons en 1771. De nouveau enfermé pour dettes à Manosque, au château d'If et enfin au fort de Joux , il s'enfuit en Hollande, fut extradé et conduit au ch&teau de Vincennes ; alla volontairement purger sa peine au fort de Joux; vojagea de 1783 à 1788; fut exclu de l'Assemblée de la noblesse et représenta le Tiers État d'Aix aux États généraux en 1789; fit constituer le Tiers en Assemblée nationale, fut un des orateurs les plus puissants de cette Assemblée, décida la Révolution en s'opposant, après la séance royale du 23 juin, à ce que les députés du Tiers votassent séparément des deux autres ordres, se montra d'abord Tun des plus audacieux réformateurs et des plus dangereux adversaires de la royauté, puis se rapprocha de la Cour, et mourut soudainement le 2 avril 1791, au moment où il semblait disposé à réparer une partie du mal qu'il avait fait.
(1) Marie-Thérèse de Ruffey, marquise de Monnier, née en 1754, femme d'une beauté remarquable, mariée dès l'Age de dix-sept ans au premier président de la Chambre des comptes de Dôle, qui en avait soixante ; se laissa séduire par Mirabeau qu'elle rencontra au fort de Joux, s'enfuit avec lui en Hollande, fut arrêtée à Amsterdam et enfermée dans un couvent de Gien. Mirabeau entretint avec elle, de 1777 à 1780, la correspondance qui la rendit célèbre sous le nom de Sophie ; elle se suicida en 1789 pour un chagrin d'amour, mais non, comme on l'a dit, parce qu'elle avait été abandonnée par Mirabeau.
rente et très distinguée du Parlement qu'elle eût pu juger lui-même. C'était là le couronnement que M. de Lamoignon avait donné à un système consistant à établir, dans toutes nos provinces, de grands bailliages qui eussent diminué le nombre des affaires portées devant les Cours supérieures. Cet établissement des bailliages, auquel il faisait déjà travailler par M. Piépape, aurait demandé la tète du chancelier d'Aguesseau, et un temps plus calme que celui où nous vivions. Sa Cour plénière, telle qu'il la conçut, me parut le comble de la folie, et devait naturellement mettre le feu aux quatre coins du royaume. L'édit par lequel il la créait , interdisait tous les parlements et les condamnait à l'inaction pour un temps illimité, car on ne pouvait deviner celui qui serait nécessaire à la formation de ces bailliages, où personne ne voulait prendre place. C'était réduire le Roi au despotisme et autoriser le peuple à la licence : un monarque ne règne qu'en faisant des lois et en rendant des jugements. Or, dans le plan du garde des sceaux, nulle loi, puisqu'il n'y avait plus d'enregistrement; nul jugement, puisque toutes les Cours supérieures étaient paralysées, et que les tribunaux inférieurs n'étaient point encore organisés.
Apercevant le danger, prévoyant les malheurs qui menaçaient l'État, je provoquai des confidences que l'on ne me faisait point, et je remis au garde des sceaux un mémoire qui dut l'embarrasser, et dans lequel : 1" je lui prouvais qu'il s'écartait de toutes les lois dont le Parlement avait toujours été le gardien, et dont je lui faisais un exposé rapide; 2*" je lui annonçais les désordres et. les malheurs pouvant résulter de ces nouvelles formes, jusqu'à ce jour inconnues au Conseil du Roi et à toute la magistrature. A ce mémoire, j'eus de lui, chez le Roi, une réponse verbale, mais détaillée : il m'assura que, sur