SÉANCE DE LA COUR PLÊNIÈRE
ma doctrine, il était entièrement et parfaitement d'accord avec moi; il me donna sa parole d'honneur qu'il ne s'en écarterait jamais, et que je serais en état de m'en convaincre moi-même dès que la besogne serait finie. Je pensai que l'on m'avait trompé par des exagérations; je soupçonnai des ressources que j'ignorais. J'appris tout le 8 mai (1). Ce jour-là fut consommé l'ouvrage de cette législation qui me parut si détestable , que je l'attribuai tout entière au premier ministre dont elle annonça la chute. Voilà pourquoi je me persuadai que, si l'archevêque pouvait partir seul, le garde des sceaux, après lui, serait encore en état de réparer les irrégularités de cette mauvaise besogne.
Le 9 mai, se tint la séance unique et mémorable de cette Cour plénière que Ton montra un moment au peuple, mais que l'on n'osa plus rassembler depuis. C'est postérieurement à cette séance, à laquelle n'assistèrent point ceux qui devaient y donner leur avis, que sortit de ma plume une série d'ouvrages qui eurent tous pour objet de prévenir ou d'atténuer les terribles calamités qui ont été les effets immédiats de cette désastreuse législation. Le danger était affreux et pressant : attaché à la chancellerie et destiné, par mes places, à mettre sans cesse sous les yeux du chef de la justice les lois essentielles de la monarchie, je cfus, dans ce moment, lui devoir plus que des conseils. Je partis de l'audace que j'avais eue de me permettre un premier assaut, et m'autorisai de la réponse que j'avais reçue de M. de Lamoignon, pour lui présenter régulièrement ou note ou mémoire sur les edarmes que je con-
(1) Le 8 mai, le Parlement fut mandé à Versailles pour un lit de justice, dans lequel le garde des sceaux donna lecture des six édita préparés par lui et par Brienne, et destinés à ruiner le pouvoir des cours souveraines.
cevais. Non seulement il me sembla bien prendre tout ce que je lui dis, mais il m'envoya lui-même, par écrit, Tordre d'après lequel j'ai composé les importants volumes de mon Exposition et défense (1), qui supposent ce dont on ne faisait plus mystère, c'est que la convocation des Ëtats était résolue, et qu'en ma qualité d'historiographe de France, je devais aider le ministère de toutes les connaissances que je pouvais avoir acquises sur la nature , sur l'objet et sur les formes de ces sortes d'assemblées. Il alla plus loin : il me donna verbdement carte blanche pour lui présenter tous les plans, tous les projets qui, dans l'état où se trouvaient les choses, pourraient me paraître nécessaires à sa propre instruction. J'observai donc de loin cette marche si irrégulière, si imprudente, si inconsidérée, sur laquelle on ne me consultait jamais, et jusqu'au 25 août inclusivement, deux fois par semaine, je lus à M. le garde des sceaux une suite de Mémoires relatifs à tout ce qui avait lieu; j'y démontrais l'impossibilité de parvenir ainsi à aucun but désirable; j'indiquais le moyen de réparer les erreurs que l'on avait déjà commises, et je prédisais ce qui, depuis, est arrivé. Je dois rendre cette justice au malheureux M. de Lamoignon : jamais il ne combattit mes principes; tout ce que je lui exposai, et même une longue et sévère critique que j'osai me permettre de ses opérations, fut si bien reçu, que je fus de plus en plus persuadé qu'il était lui-même dominé et contrarié par un ministre plus puissant que lui. Mon dernier travail lui fut remis immédiatement après la retraite de M. de Brienne, qui était devenu archevêque de Sens après la mort du cardinal de Luynes; mais il n'était plus temps ; le mal était fait, et ce mal, le voici : un
(i) N'' LVIII du catalogue des ouvrages de Moreau.