ACQUIT DE MA CONSCIENCE
roi ne peut gouverner par des ordres arbitraires, et on avait enlevé à Louis XYI tous les instruments du pouvoir législatif et de la puissance judiciaire ; l'autorité n'ayant plus d'autres moyens de se faire obéir que la violence, la nation s'arma également de la force pour résister, et la liberté devenue arbitraire, comme l'autorité, eut le temps de se convaincre que, dans cette lutte dont le ministère lui-même avait donné le signed, la victoire suivrait le droit du plus fort qui, par la nature des choses, ne fut jamais celui d'un monarque.' J'en gémissais avec les bons serviteurs du Roi.
Tous les mémoires, toutes les notes, tous les projets par lesquels, jour par jour, j'annonçai alors aux ministres le mauvais succès de leurs déplorables et désastreuses opérations, me manquent aujourd'hui. On me croira lorsque j'assurerai que je fus inconsolable quand, sortant des Récollets pour être livré à la garde d'un sansculotte, j'appris que cette collection précieuse avait été brûlée pour me soustraire au supplice dont j'ai été, comme tant d'autres, menacé jusqu'à la mort de Robespierre. Deux ou trois papiers, échappés aux flammes, peuvent encore attester l'existence de ceux que j'ai perdus, mais je ne renonce pas à l'espérance d'en retrouver quelque jour le double, que je confiai à un fidèle dépositaire qui aura peut-être été mieux servi que moi : Monsieur m'avait accordé toute sa confiance; je déposais dans un carton, qu'on a dû trouver dans son cabinet, toutes ces productions qu'il lisait d'abord. On pourra les reconnaître, car sur chaque chemise qui les enfermait, il y avait ces mots : Acquit de ma conscience (1), et au bas de cette phrase, la date du jour où j'avais écrit. La première des
(1) N<* LV du catalogue des ouvrages de Moreau.
pièces que j'avais placées dans ce recueil était ce que j'ai appelé mon Credo politique^ destiné à mettre au moins sous les yeux des députés cette vieille constitution que Ton voulait détruire parce qu'elle n'était pas la grande charte de l'Angleterre. Cette espèce de catéchisme, purement dogmatique, fut, dans la suite, imprimé ; il ne contient qu'une feuille qui fut distribuée quelques jours avant l'ouverture des États. Mais alors le garde des sceaux Lamoignon n'existait plus, et c'était le seul ministre à qui, au moment où je renonçais à* toute espèce de fonctions, j'aurais désiré laisser et mon dernier vœu pour la patrie, et le seul plan dont l'exécution pouvait encore la sauver.
Ce que je me permettrai de dire ici, c'est que dans le duplicata de ce portefeuille, s'il me revient jamais, on trouvera prouvé que le premier auteur des maux qui depuis ont affligé la France, fut ce prêtre infldèle qui intrigua longtemps pour devenir le vizir du malheureux Louis XVI , et qui, pour le livrer au despotisme de l'aristocratie, dont sous la pourpre romaine il se flattait d'être le chef, le dépouilla, par sa législation insensée du 8 mai, des seuls instruments sans lesquels un souverain ne gouvernera jamais : saint Louis lui-même eût été forcé de devenir despote si, comme à notre dernier roi, on lui eût ôté en un seul jour et le pouvoir de faire des lois et l'exercice de la juridiction suprême.
Revenons aux événements qui amenèrent le renvoi du ministre-archevêque, et, quelques jours après, celui du pauvre garde des sceaux, que j'aurais voulu séparer de lui. Ce dernier m'avait assuré plusieurs fois que, seul, il lisait les mémoires que je lui remettais, et parmi lesquels se trouvaient : l*" un assez long mémoire historique des faits ayant nécessité la convocation des Ëtats, joint à un exposé très détaillé des maximes qu'il était important de ne point laisser altérer dans cette redoutable assemblée;