‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 166 sur 307 · LAMOIGNON ET SON AMI L'ABBÉ MAURY · texte numérisé non relu

LAMOIGNON ET SON AMI L'ABBÉ MAURY

2* le projet d'un édit portant convocation des États généraux selon les formes autorisées par nos lois, et dans lequel j'avais réuni toutes les règles à suivre pour préparer la législation qui en devait être le résultat; 3* une déclaration par laquelle, en expliquant les dispositions et en développant Tesprit de l'édit sur la Cour plénière , non seulement je faisais cesser les plaintes du Parlement de la couronne — c'est ainsi que j'appelais celui de Paris, pour le distinguer des autres qui n'étaient que les Cours féodales de nos anciennes pairies, — mais je faisais mieux encore, car j'intéressais ce Parlement, seule et ancienne Cour des pairs, aux succès que l'on pouvait attendre des délibérations libres des trois ordres. Les prérogatives que j'accordais au Parlement devaient flatter même la vanité des femmes de ces premiers magistrats, qui murmuraient depuis longtemps d'être traitées si différemment des dames de la Cour.

M. de Lamoignon, qui cependant m'avait si souvent répété qu'il lisait seul mes ouvrages, n'en avait lu aucun, et ne pouvait se rendre compte que de ceux que je lui lisais moi-mêm&. Il est vrai que, pour ceux-ci, il m'en paraissait si content, que, sur l'édit explicatif de la Cour plénière , il me sembla longtemps décidé à l'adopter en entier. Dans le vrai, ce n'était pas à lui que j'avais affaire : c'était à l'abbé Maury : tel était son guide et mon juge, lequel partageait bien, avec son ami Lamoignon, la fausseté dont j'étais la dupe. J'en acquis bientôt la preuve.

Ce Blondel, qui m'avait d'abord marqué tant de défiance, avait été touché de ma franchise. Avocat, il était par conséquent très parlementaire, mais parlementaire à ma manière , et je ne fus pas sans m' apercevoir qu'il désapprouvait parfaitement une besogne dont il n'était instruit qu'avec le public, et qu'il croyait devoir un jour

finir par chasser en même temps et le maître et le secrétaire. Aussi, Blondel et moi, devtnmes-nous rapidement amis et môme confiants l'un pour l'autre. Il m'avoua plusieurs fois qu'avant de nous connaître mutuellement, il avait eu contre moi des préjugés terribles. Il me nomma l'abbé Maury comme nous desservant l'un et l'autre, et comme étant presque toujours ou dans le cabinet ou au coin du feu du garde des sceaux, chez qui il logeait et à qui il rappelait sans cesse ce mot de sainte Thérèse : Aut pati aut mon : car, après lui-même, il ne connaissait point d'autre homme qui eût les vrais talents d'un législateur que ce Dupaty (1), dont M. de Miromesnil avait si bien déconcerté la petite ambition (2).

Voici maintenant ce qui m'arriva. Un beau matin, j'écrivis à Blondel une lettre de confiance assez détaillée, que je le priais de communiquer à son ministre; mon objet était de savoir ce que celui-ci pensait sur une question que je lui avais faite, et à laquelle il ne m'avait répondu que comme ne sachant pas ce que je lui demandais. Point de réponse de Blondel. Je le revois au bout de quelques jours, et j'apprends qu'il n'a pas reçu ma lettre, dans laquelle, à la vérité, je traitais assez légèrement son abbé. Je le prie de s'adresser à M. de Malesherbes, qui en ce moment était à Versailles, mais sans lui communiquer mon sentiment sur Tabbé Maury. Blondel se met à rire et me dit : « Vous ne savez donc pas que M. de Malesherbes regarde l'abbé Maury comme un fripon^ dont il

(1) Charles-Marguerite-J.-B. Mercier-Dupatj , né à la Rochelle en 1744, avocat général, puis, en 1778, président à mortier au Parlement de Bordeaux; mort à Paris en 4788.

(2) Dupatj avait conçu le projet de parcourir le monde pour former une nouvelle constitution ou législation de tout ce qu'il trouverait convenable chez les divers peuples; il avait demandé pour cela ii5,000 livres de rente, qu'on ne lui accorda pas.

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