‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 167 sur 307 · MASQUES, JE VOUS CONNAIS · texte numérisé non relu

MASQUES, JE VOUS CONNAIS

voudrait nous débarrasser tous? » Je me tins pour averti.

Or, voici un fait très certain : cette lettre, que Blondel n'a jamais vue, était passée entre les mains de l'abbé Maury, qui, quelque temps après, me la reprocha, dans rCEil-de-bœuf, avec quelque courroux. Qu'en ai-je conclu? C'est que, ou Maury avait intercepté cette lettre et l'avait ouverte, ou que M. de Lamoignon — ce qui me paraît peu vraisemblable — l'avait lui-même prise chez le suisse, l'avait lue et remise ensuite à l'abbé. Voulant avoir le cœur net sur tout cela, j'allai trouver le garde des sceaux et le questionnai. Il m'avoua qu'il avait lu la lettre, et que l'abbé Maury la lui avait montrée ; il me gronda môme obligeamment de quelques défiances que j'avais marquées sur sa propre sincérité et sur le secret qu'il m'avait promis. C'est alors que je me dis bien sincèrement en moi-même : « Masques^ je vous connais! »

L'abbé Maury, qui, pour entrer à l'Académie, s'était si longtemps appliqué à mériter la protection des philosophes^ réussit pour leur plaire, en 1788, à faire flétrir mes ouvrages par une insulte indécente et gratuite, que je ne méprisai point assez. J'eus la faiblesse de demander que le gouvernement parût au moins distinguer l'historiographe de France, accusé de machiavélisme, d'une foule d'auteurs sur lesquels Rivarol (1) n'avait

(1) Antoine Rivaroli, dit comte de Rivarol, écrivain né à Bagnols (Gard) en 1753. Fils d'un aubergiste d'origine italienne, il vint Je bonne heure & Paris, se lit bientôt une réputation dans les salons par son esprit et sa causticité; partagea, en 1784, le prix proposé par l'Académie de Berlin sur la question de YUniDersalxiè de la langue française, ce qui lui valut les éloges du grand Frédéric et un fauteuil à cette Académie; publia^ en 1788^ son Petit Almanach des grands hommes, écrit ironique qui eut de la vogue; prit parti contre la Révolution, fut un des principaux rédacteurs des Actes des apôtres, où il tourna en ridicule les principes démagogiques; émigra en 1792, séjourna quelque temps à Hambourg, et mourut à Berlin le 44 avril 4804.

jeté que quelques ridicules, dont je me serais diverti le premier s'il ne m'eût fait que cette part dans son Petit Almanach des grands hommes , Tune des meilleures plaisanteries que j'aie jamais lues. Le garde des sceaux n'osa dire un mot en ma faveur; il eût cru déplaire à la Reine, et par représailles je lui prédis, à part moi, qu'il ne serait jamais placé lui-même dans aucun almanach des grands hommes. Je n'abandonne pas encore complètement l'abbé Maury : on n'est pas sitôt quitte d'un homme devenu aussi célèbre que lui; mais je dois rappeler d'abord ce qui arriva à son ancien ami, M. de Lamoignon.

L'archevêque-ministre fut renvoyé le premier, car ce fut lui dont l'impéritie éclata le plus vite et produisit la plus vive sensation dans le public. Cet homme qui, quinze mois auparavant, avait fait un si magniflque tableau de nos ressources; cet homme qui, sous main, s'était livré à M. Necker pour le mettre aux prises avec M. de Galonné, auquel surtout il en voulait, saisit le temps où la nation était occupée à juger la querelle de ces deux rivaux, et, après s'être conduit comme le plus méchant, il prouve qu'il est encore le plus fou des gens en place. Le 16 août, il avertit les créanciers del'Ëtatque désormais le trésor royal leur payera un cinquième en papier : c'était un commencement de banqueroute bien caractérisé. Tout le monde s'effraye; on craint que le chapelet ne se défile en entier, et ce ministre, dont les femmes de la Cour vantent la prudence, donne cet avis au peuple huit jours avant la Saint-Louis, jour où tout Paris, qui porte ses hommages à Versailles, peut aussi y annoncer les alarmes de la capitale.

Le plus grand ennemi de l'archevêque n'aurait pu lui donner un plus mauvais conseil et pour la chose et pour

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