‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 168 sur 307 · RENTRÉE DE NECRER AUX FINANCES · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE NECRER AUX FINANCES

le moment, si bien que j'ai quelquefois soupçonné le perfide Necker, qu'il flattait et qui lui-même était très pressé de rentrer en place, de lui avoir suggéré ce bel expédient des payements en papier. Malheureusement, ce coup bien asséné allait porter aussi contre le garde des sceaux. Il avait un peu travaillé à me détacher de lui, mais je ne l'étais pas de la chose publique, et je croyais que, pour le bien des affaires, nous pouvions encore nous aider de son ministère. Il partit cependant peu de temps après M. l'archevêque, que le Roi avait congédié le jour même de la Saint-Louis, et à qui la Reine, obligée de le sacrifier, procura le chapeau de cardinal et tous les bienfaits qu'il lui demanda pour sa famille (i). Nous étions alors à Ville-d' Avray ; M. Thierry (2) y arriva le lendemain et vint nous annoncer, avec le renvoi de M. de Lamoignon, le triomphe de M. Necker, à qui on rendait le ministère des finances. Dans cette visite, je saisis l'instant de montrer à M. Thierry un mémoire important, que j'avais lu quelques jours auparavant à M. le garde des sceaux, et par lequel je me flattais encore de réconcilier celui-ci avec le Parlement, sous le canon duquel je voulais que Ton tint les Ëtats« Thierry fut si frappé des moyens que je présentais, qu'il s'écria : « Cela est excellent; dépêchez-vous de le communiquer à M. Necker, » — «Je m'en garderai bien, répondis-je ; je ne le connais pas et je m'en défie. » — a Eh bien! reprit-il, laissez^ moi votre ouvrage; je vais le lui envoyer. » U le fit comme il l'avait dit, et jamais je n'ai depuis entendu parler de ce mémoire, qui peut-être contenait le contre-pied des projets du ministre.

(1 ) Au moment de son départ, la Reine lui envoya son portrait enrichi de pierreries, et le brevet de dame du palais pour sa nièce, Mme de Courcj.

(2) i'remier valet de chambre du Roi.

Voyons maintenant ce qui s'était passé dans cet intervalle de quelques jours, pendant lesquels le garde des sceaux me parut survivre au cardinal-archevêque. L'abbé Maury sentit bien vite que son ami Lamoignon était perdu, et que Necker allait devenir le ministre tout-puissant; peut-être eut-il la faiblesse de craindre qu'il ne m'employât et ne se servît de mes plans. Il forma donc le projet ou de me brouiller avec lui, ou d'acquérir des droits sur moi, en me persuadant que je lui devais la faveur du nouveau venu, que la Reine et les princes regardèrent alors comme le restaurateur des finances.

Trois jours avant la disgrâce du garde des sceaux et son envoi à Bâville, où il est mort soit en philosophe qui sait s'expédier, soit en maladroit qui ne sait pas manier un fusil, nous dînions chez lui, l'abbé Maury et moi. L'abbé, après le dîner, m'emmena dans un cabinet voisin du salon, et voici en propres termes ce qu'il me dit : « // fauty mon cher Moreau, que je votis avoue^ en ce moment critique, des choses dont vous vom êtes douté avant que j'eusse le droit de vous les confier : c'est à moi que M. de Lamoignon a remis tous vos manuscrits. Les lettres ministérielles que vous avez reçues de lui, c'est moi qui les ai écrites. Je connais donc à fond vos systèmes, votre doctrine, et vous imaginez les risques que vous auriez à courir^ si M. Necker avait connaissance de ce que vous pensez sur son compte, Necker est mon ami^ je veux qu'il soit le vôtre; je puis vous offrir même son intimité. Fiezvous à moi, et comptez que, si vous le voulez, nous ferons ensemble une excellente besogne. »

J'écoutais attentivement, je ne l'arrêtais pas, et, làdessus, je le laisse me prouver qu'il connaît parfaitement tous mes ouvrages : « Sur telle chose, ajoute-t-il, je suis en entier de votre avis; ce que vous avez avancé dans tel autre endroit déplairait certainement au nouveau mifiistre. Sur

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