‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 169 sur 307 · CONVERSATION AVEC L'ABBÉ MAURY · texte numérisé non relu

CONVERSATION AVEC L'ABBÉ MAURY

telle autre question, nous différons un peu; mais en général sur les États vous avez les meilleures idées du monde, etc., etc. Vous pouvez, au reste, le demander à Marmontehje lui ai fait voir tous vos plans sur leur tetiue, et il vous certifiera lui-même qu'il en a été enchanté. »

Plus il parlait, plus je découvrais sa finesse, et je n'avais point oublié un passage que le drôle savait sans doute par cœur : c'était dans mon Mémoire relatif aux ministres dont le Roi devait s'environner pendant les États; je prouvais que le monarque, qui ne doit persécuter aucune doctrine, avait au moins le droit de ne prendre pour ministres, et intérêt à ne reconnaître comme représentants aux États, que des gens qui, sur son autorité, n'auraient point d'autre doctrine que la sienne. C'est à cette occasion que, sans nommer M. Necker, je citais un endroit d'un livre, fruit de son dernier loisir, dans lequel, accusant le prétendu despotisme de nos rois, il dit qiiavec les impôts ils font des troupes^ et qu'avec les troupes ils font ensuite de nouveaux impôts.

Je laissai donc parler l'abbé tant qu'il voulut, et, quand il eut fini, voici ce que je lui répondis : « Je savais hien^ monsieur, que M, de Lamoignon m'avait trompé; mais je ne m'attendais pas à ce que ce serait vous qui l'accuseriez de m'avoir menti. Comptez sur la vérité de ce qus je vais vous dire : Je respecterai tous les ministres que je verrai dépositaires de l'autorité du Roi; je leur obéirai comme à lui; mais je n'en flatterai ni n'en craindrai aucun. Je vous remercie de la protection que vous m'offrez : je ne l'accepte point. Si M. Necker a besoin de moi, je me conduirai avec lui comme je me suis conduit avec tous les autres; si je lui suis inutile, je n'aurai garde de provoquer sa confiance, b Je ne donnai point à l'abbé Maury le temps de répliquer, et je rentrai au salon rapporter ma tasse de café que j'avais eu le temps dévider.

Deux jours après, j*allai à Paris et rendis visite à Marmontel. Il demeurait encore au Louvre; je lui dis en entrant : « Mon cher collègue^ vous imaginez bien que je ne viens point solliciter V honneur d'être votre confrère à l'Académie, mais je crois avoir intérêt à mHnformer auprès de vous si ce qu'un de vos confrères m'assura avant-hier est exactement vrai^ car s'il l'est, je vous dois des remerciements et je viens vous les faire, » Là-dessus, je lui répète les propos de l'abbé Maury sur les éloges donnés par lui, Marmontel, à tous les Mémoires que les ministres m'avaient demandés sur la convocation et la tenue des États.

Je me rappelle encore les regards étonnés du secrétaire de l'Académie : il avait l'air de croire que je lui contais moi-même une fable. Sur les faits avancés par l'abbé Maury, il ne me répondit ni oui ni non, et je. suis encore à savoir s'il avait lu mes Mémoires et mes projets; mais il me dit encore moins qu'il eût rien loué ou approuvé. Plus d'une fois je le vis hausser les épaules, et il ne quitta son air de stupéfaction que lorsqu'en me reconduisant, il sembla soulagé de la crainte d'en entendre davantage. Si j'avais voulu traduire ce que ses yeux exprimaient quand je fus sur le seuil de sa porte, je n'aurais pu le rendre que par ces mots : « L'abhé Maury est ou un hardi menteur, ou un indiscret très étourdi. »

Je fis deux ou trois visites à l'abbé Maury; je demeurais encore à la place Vendôme, et il logeait rue des Filles- Saint-Thomas. J'étais bien sûr que sa porte ne me serait pas ouverte; aussi n'y laissai-je mon nom que par malice ou même par bravade.

Ce fut donc à la Saint-Louis 1788 que M. Necker reparut sur le grand théâtre d'où il avait été autrefois au désespoir de descendre. M. de Galonné sembla alors non seulement vaincu, mais jeté à fond de cale. Louis XVI, qui

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