M. BARENTIN, GARDE DES SCEAUX
occupé à régler les formes dont il croyait que dépendait la meilleure organisation des États. Il avait lu et faisait le plus grand usage de mon Exposition et défense. Cet ouvrage commençait alors à frapper tous les bons esprits, et m'attirait, d'un très grand nombre de provinces, des lettres qui, trouvées chez moi trois ans après, auraient suffi pour faire tomber ma tôte sous le glaive des tribunaux révolutionnaires.
On attendit quelque temps le choix d'un nouveau garde des sceaux. L'un des magistrats qui m'avaient le plus caressé à Versailles , pendemt que je m'y montrais chez M. de Lamoignon, était M. d'Ormesson, premier président du Parlement, et qui en était avocat général lorsque, en 1741, je fus reçu au barreau. Sa vertu, ses lumières, son courage, me charmèrent; je pensai que, si le choix du Roi tombait sur lui, je serais encore en mesure de faire quelque bien sous ses ordres. Je le vis à Paris plusieurs fois, mais il était alors malade, et j'avais un reodez-vous chez lui le jour même où Dieu, en l'appelant à lui, le préserva de la mort cruelle qui a ou payé la fidélité ou puni les torts de ses malheureux confrères.
M. Barentin, son ami et son parent, fut élu. Il se montra très flatté de ce choix, et très empressé de se faire décorer du cordon bleu qu'avaient porté ses trois prédécesseurs. Cet infortuné magistrat ignorait qu'avant six mois, après avoir perdu un fils unique charmant et assisté à la fuite de toute sa famille, il serait lui-même obligé d'errer en pays étranger, et réduit à publier, pour sa défense, un pitoyable mémoire dont l'Assemblée nationale se moqua. M. Necker ne le craignait point et l'aimait encore moins. Toute la force de ce trop fameux ministre de nos finances était dans les trompettes qu'il avait prises à ses gages; j'entends par là cette foule de gens de lettres
par les écrits desquels il disposa de l'opinion publique : il les appelait ses vrais amis; de plus, comme il connaissait le prix de Targent, il les payait fort bien ; au lieu que son rival, ce fou de Galonné, qui n'aimait que la fumée de la gloire et dont la fantaisie était d'avoir les auteurs à ses ordres, les croyait payer par des distinctions honorables. Une anecdote prouvera combien M. Necker, qui connaissait la pitoyable faiblesse du Roi, s'embarrassait peu de le persuader, et combien il était sûr de lui en imposer et de s'en faire craindre. Un des hommes sur lesquels il comptait pour préparer l'opinion publique, était l'académicien Suard (1); aussi lui avait-il attribué un magnifique traitement sur le produit de la Gazette de Paris. Suard le servait à merveille, et il alla si loin que le Roi lui-même fut mécontent. Je ne sais si quelqu'un avertit Louis XVI; mais un beau jour, dans un travail avec le garde des sceaux, il lui ordonna d'ôier la. Gazette à Suard. M. Beu^entin n'osa obéir sur-le-champ. Necker était à Paris; il lui écrivit : « Avertissez Suard d'être plus sa^e : Sa Majesté est très mécontente de lui. » Necker n'en fit rien , car Suard, dans les feuilles suivantes, qui revenaient tous les jours, fut tout aussi impertinent. Nouvel ordre du Roi au garde des sceaux , et lettre ministérielle adressée à Suard pour réconduire. Celui-ci aussitôt dénonce le Roi lui-même au ministre des finances, qui immédiatement monte en carrosse et court à Versailles. J'étais avec le garde des sceaux lorsqu'il arriva, fort en colère, pour le bien gronder. Je sortis un instant pendant qu'ils étaient ensemble,
(1) Jean-Baptiste- Antoine Suard, littérateur, né à Besançon en 4733, membre de l'Académie française en 4774, proscrit en 4797, rentra en France après le 48 brumaire, fit partie de l'Institut dés la formation de ce corps, en devint secrétaire perpétuel en 4803, fut nommé censeur honoraire des théâtres par Louis XVIII, et mourut À Paris en 4817.