‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 179 sur 307 · LE COMTE D'ARTOIS ET LE COMTE DE PROVENCE · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ARTOIS ET LE COMTE DE PROVENCE

joie, tantôt victimes rassurées par des châtiments dont ils ont avoué la justice. Tous ceux qui, sans sortir de cette vie, sont déjà sortis du creuset oîi ils ont été épurés, sont aujourd'hui et, je me plais à l'augurer, seront encore davantage, par la suite, des modèles de vertu, de mœurs et de piété.

Mais revenons au temps qui suivit mon voyage d'Arnouville, après lequel je rendis compte aux princes de ma mission avec une franchise dont ils me témoignèrent le plus grand gré. Le cabinet de M. le comte d'Artois me fut alors ouvert, et ce prince, dans le but de prévenir la révolution que nous redoutions, me demanda mémoire sur mémoire et les lut tous avec moi. Je les avais déjà montrés à M. Barentin, à qui, comme je l'ai dit plus haut, j'avais caché ma visite à Arnouville. M. le comte d'Artois en parut vivement frappé ; il connaissait la confiance que Monsieur avait pour moi, et il daigna me prier d'être le médiateur et l'organe de la correspondance qui devait les unir, dans toutes les précautions qu'ils devaient pren-» dre pour sauver la monarchie, dont il est certain que M* Necker avait déjà juré la perte. .

Le puîné de nos princes, plus vif, plus entreprenant, s'abandonnait avec moi à ses mouvements et me disait tout. Son aîné, plus froid, plus irrésolu, et peut-être plus sage et plus politique, ne me disait pas tout, mais ne m'a jamais menti. Ce fut pendant, ou plutôt à l'expiration de l'Assemblée des notables de 1788, que je pris la liberté de lui parler des craintes qu'il avait excitées, quand, à la tête de son bureau, il avait consenti à la double représentation que M. Necker voulait donner au tiers état. On sait en effet que c'est à cette double représentation, qui fut refusée par les six autres bureaux, que M. Necker a dû tout le succès de son horrible projet. Monsieur s'ouvrit

à moi avec uoe bonté qui me charma : il m'assura qu'il avait été bien persuadé que, dans Tétat de la France et dans les dispositions où était le Roi lui-même, la monar* chic avait beaucoup plus à craindre de l'aristocratie du cïergé et des «grands, que des plans démocratiques du tiers état. Par là, Monsieur me prouva que le Roi et lui étaient cruellement trompés par l'aristocratie genevoise.

On ne doit pas être surpris, d'après ces données, que les deux frères du Roi eussent besoin de quelqu'un qui les rapprochât ou qui, du moins, pût prévenir entre eux des divisions plus dangereuses. Voilà ce qui m'occupa surtout dans les diverses conférences des deux augustes frères, auxquelles j'eus l'honneur d'être admis en tiers depuis Pâques 1789 jusqu'à l'ouverture des États, et depuis celle-ci jusqu'au moment où le puîné des deux sortit de France. J'espérai avoir fait quelque bien et je m'en félicitai, lorsque ce prince charmant me dit dans un coin de son cabinet : « Je suis très content de Monsieur; nous agirons parfaitement de concert, et c'est à votis que j'en at toute l'obligation » ; témoignage qu'il m'a encore rendu en présence de M. de Vaudreuil (i), son ami.

Comme tous les mémoires contenant le plan que nous avions arrêté dans notre petit comité , et dont les princes ne manquaient pas de faire part au Roi, ont été brûlés par ma famille pendant que j'étais sous la hache de Robes-

(i) Joseph -Hyacinthe -François de Paule Rigaud, comte, puis marquis de Vaudreuil, grand fauconnier de France, né à Saint- Domingue le 2 mars i740, lieutenant général des armées du Roi, se distingua dans la guerre de Sept ans, se fit rechercher à la Cour pour ses qualités aimables et brillantes, accompagna le comte d'Artois au siège de Gibraltar, émigra & Turin en juillet 1789, ne rentra en France qu'avec la famille rojale, fut, jusqu'à la fin de sa vie, honoré de l'amitié du comte d'Artois, et mourut, pair de France et gouverneur du Louvre, le 8 janvier 4817.

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