‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 183 sur 307 · LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET M""^ DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET M""^ DE POLIGNAC

cherchaient tantôt à détruire la fortune publique, tantôt à assurer la leur particulière.

Je n'ai été chassé de Ville-d' Avray que le 1 5 juillet 1 789. Depuis Pâques de cette année-là, jusqu'au moment où M. le comte d'Artois se crut obligé de quitter la France, j'habitai soit Chambourcy, soit Ville-d'Avray; mais je passais à Versailles au moins quatre jours par semaine. Il s'écoula donc trois mois pendant lesquels, sans me déguiser et très franchement, j'osai non seulement rompre en visière avec les antiroyalistes, mais leur déclarer que je ferais tous mes efforts pour lutter contre leurs projets. Pendant ces trois mois, sûr des dispositions de nos deux princes, je n'avais pas besoin de délibérer avec eux dans ces petits comités qui m'avaient tant flatté. Je faisais ma cour à Monsieur et à Madame dans leurs cabinets, et, indépendamment de quelques audiences particulières que M. le comte d'Artois m'accordait , je le voyais très souvent à ses audiences publiques et chez Mme de Polignac, où il passait plusieurs heures de la journée. Partout il me comblait de marques de bonté, au point de m'attirer la haine de quelques jaloux de ce pays, où, de tous côtés, ils sortent de dessous terre.

On se rappelle quels liens m'attachaient à cette pauvre favorite : j'avais épousé en 1759 et perdu en 1760 sa tante à la mode de Bretagne. Membre de la famille et chargé par elle de surveiller les opérations de son tuteur onéraire, j'avais ensuite fait son mariage avec le comte Jules de Polignac, rédigé les articles de son contrat que j'avais signé, et assisté à la cérémonie nuptiale le 7 juillet 1767. Je connaissais son goût pour l'indépendance, et plusieurs de mes lettres, brûlées pendant ma prison, prouveraient, si je les avais encore, combien j'avais été surpris de la fortune qu'elle avait faite à la Cour; on y verrait

également les tristes prédictions par lesqueUes je lui avais annoncé ses malheurs.

En 1781, Marie-Antoinette passait les après-dfners chez elle et au milieu de sa société. Je l'ai vue là, sur un canapé, le dimanche 29 septembre, et tout le monde libre» debout, causant par pelotons dans le salon. Le comte de Polastron s y trouvait; il était arrivé de Toulouse la gueule enfarinée, comptant se faire renvoyer avec de l'argent ou des grâces; il voulait passer l'hiver à Paris et avait loué une maison. En attendant, il logeait à Passy chez l'abhé de Chalus, et chez le fermier général Chalus, à la place Vendôme. Il se faisait présenter, il se montrait partout à la Cour; la Reine ne lui parlant pas d'abord : « Ceci a l'air un peu froide disait-il, mais il faudra bien en venir à bout, » On ne pouvait empêcher le père de la favorite de souper avec la Reine ; peu à peu , il se mit à son aise, causa plus qu'un autre, et força Sa Majesté à lui adresser la parole en répondant à ce qu'elle disait aux autres : j ai su tout cela de Mme d'Andlau.

Tant que ma charmante nièce a été environnée de courtisans et de flatteurs, j'ai à peine mis les pieds chez elle; quelquefois même, je me suis plaint de ce qu'elle me négligeait. Dès que sa faveur eut commencé à décliner, elle ne manqua aucune occasion de se rappeler à moi, et peut-être dus-je son retour à M. le comte d'Artois et à son ami, le comte de Vaudreuil. Je commençai à lui faire des visites du matin; elle exigea de moi une copie de ces mémoires que j'ai intitulés Mes Souvenirs, qu'elle ne m'a jamais rendue et qui lui a été soustraite par M. d'Adhémar. Une justice que je lui dois, c'est de déclarer que, même dans sa plus haute faveur, elle a toujours dit du bien de moi à la Reine et a constamment pris mon parti contre l'abbé de Vermond, son ennemi et le plus

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