‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 188 sur 307 · RENTRÉE DE NEGKER AU MINISTÈRE · texte numérisé non relu

RENTRÉE DE NEGKER AU MINISTÈRE

donc bien plus aisé d'attacher à soq parti ceux qui étaient accoutumés à se regarder comme des espèces de législateurs dans les pays ayant encore des Ëtats ou en ayant eu autrefois. Sa conduite n'avait qu'un but : 'celui de tout brouiller; il varia donc ses moyens suivant les administrations auxquelles il avait affaire.

Dans les grands fiefs qui, anciennement réunis à la couronne, ne connaissaient plus que les lois générales du royaume, il ne demandait pas mieux que de multiplier les assemblées provinciales, dans lesquelles il répandait déjà •«es maximes et comptait faire germer les semences de l'esprit républicain. Telle fut celle dont on me proposa d'être membre, à Saint-Germain, et dont le doyen de Notre-Dame avait accepté la présidence. Dans les provinces qui, à proprement parler, n'étaient que des monarchies parallèles, comme la Provence, le Dauphiné, les duchés de Bar et de Lorraine, il annonça qu'il voulait rendre les anciens États : ainsi l'archevêque d'Âix , Boisgelin, obtint de lui le rétablissement de ceux de Provence, qu'il substitua à rassemblée des procureurs du pays, qui se tenait tous les trois ans à Lambesc. La Bretagne avait été autrefois très féodalement réunie : mais son Parlement contestait encore sur les liens qui attachaient cette province à la monarchie : il affecta d'épouser les préjugés des trois ordres, et ne chercha qu'à les irriter contre lo souverain. Si son projet avait été, non de diviser, mais de réunir, il eût été digne du chancelier d'Aguesseau. Toutes nos différentes coutumes ne présentaient que les abus de l'ancienne féodalité ; cependant elles étaient toutes autant d'engagements et des peuples qui s'étaient soumis à nos rois, et de nos rois qui avaient promis de maintenir les droits particuliers de toutes les associations dont ils devaient être les chefs.

Lorsque Louis XIV mourut, son successeur eût pu, avec de sages ministres, ne faire qu'un magniGque tout de tant de parties qui se croyaient hétérogènes, et tel fut toujours le but uniforme de la politique du chancelier, mon premier maître. Celle de M. Necker en eut un bien différent : ce fut de disséminer partout des matériaux dont il pourrait ensuite composer un édifice absolument nouveau, et dont lui seul serait le maître. Aussi arriva-t-il au ministère fermement résolu de faire, en Fremce, une révolution à laquelle tout était déjà disposé par la folie, par les intrigues et par la détestable doctrine de ses prédécesseurs. Avant lui, M. Turgot avait affiché l'irréligion et la liberté indéfinie : à cette époque , avait commencé la licence de tous les écrits qui, débités sous les yeux du monarque, invitaient les peuples à se soulever contre lui. Les Parlements et la noblesse avaient été empoisonnés par Tabbé Raynal (i) et par l'abbé Mably ; l'ambition et les richesses avaient corrompu le clergé, qui ne demandait pas mieux que de rendre son administration indépendante du Roi ; mais c'était encore leur propre aristocratie que tous ces gens-là désiraient substituer à l'autorité de nos

(i) Guillaume-Thomas -François Raynal, né à Saint-Geniez en 1713, entra chez les Jésuites, eut des succès comme professeur et comme prédicateur, vint à Paris en 1747, fut attaché à la paroisse Saint-Sulpice, renonça à l'exercice du ministère, se fit homme de lettres, obtint le privilège du Mercure, se lia avec les philosophes, publia, en 1770, son Histoire philosophique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, ouvrage rempli de déclamations politiques et antireligieuses, pour lequel il eut entre autres collaborateurs Diderot et Pechméja; donna, en 1780, une édition refondue de son ouvrage qui fut condamnée par le Parlement en 1781 et brûlée par la main du bourreau; s'expatria alors, rentra en France en 1788, ne tomba pas dans les excès de la Révolution, adressa même, en 1791, à l'Assemblée nationale mie lettre dans laquelle il désavouait les principes démagogiques, et mourut à Passy le 6 mars 1796, au moment où il venait d'être nommé membre de l'Institut.

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