RENTRÉE DE MECKER AU MINISTÈRE
anciennes lois. Necker voulut la démocratie, et toutes les productions des écrivains qu'il avait à ses gages eurent pour objet d'enflammer le petit peuple même. On vint à bout de le soulever contre la noblesse et contre le clergé. Bientôt il brûla les châteaux, força la noblesse à livrer ses titres, et ce fut en présence de Mme la comtesse d'Artois que, dans la fête champêtre de la rosière de Suresnes, l'abbé Fauchet exhorta les paysans des environs à chasser et à dépouiller les gentilshommes. Il y eut même des livres faits exprès pour armer les domestiques contre leurs maîtres. Les clubs, dont on favorisait l'établissement dans Paris, encouragèrent encore cette licence, et de leur mélange ainsi que de leurs différents intérêts, naquirent peu à peu ces sociétés populaires qui ont eu une si grande part aux désordres par lesquels ont commencé les malheurs de la France. On cherchait surtout à rendre la capitale du royaume redoutable au Roi; je me rappelle les alarmes et les attroupements que l'on y multiplia : j'étais à Paris, au début de 1789, lorsque les ennemis du gouvernement firent, par le pillage de la maison et des magasins de Réveillon (27 avril), l'essai des forces de ce faubourg Saint-Antoine qu'ils comptaient bientôt appeler au secours <ies complots du Palais-Royal.
A ce moment déjà, M. Necker se croyait sûr d'en arriver à ses fins; mais il n'avait point encore dévoilé ses projets ; il s'était contenté de se présenter comme l'unique pacificateur des désordres que^ depuis si longtemps, il -excitait sous main. De concert avec lui, Mounier(i) avait
(i) Jean- Joseph Mounier, né à Grenoble en 1758, avocat en 1779, juge rojal en 1783, secrétaire de l'Assemblée de Vizille en 1788, député aux États généraux et président de TAssemblée nationale en 1789, donna sa démission à la suite des scènes des 5 et 6 octobre, se rendit à Grenoble, passa en Smsse, puis en Allemagne, ourrit un pensionnat à Weimar en 1795, retourna en France après le
formé, en Dauphiné, deâ Ëtats provinciaux qui, selon lui, devaient être le modèle des États généraux du royaume; Necker avait même obtenu du Roi l'exécution de ce plan, par /equel il était certain d'ajouter encore et à la division des provinces et à Tembarras du gouvernement. Des députés de la Bretagne, du Languedoc, du Yivaraiset du Velay étaient arrivés à la Cour, y avaient été mal reçus, et il n'ignorait pas que le mauvais accueil fait à leurs plaintes accroîtrait encore le ressentiment des peuples. On n'a point oublié que le sang versé en Bretagne, à cette époque, fut le présage de cette guerre civile si publiquement préchée par l'abbé Mably comme l'unique ressource de la liberté française. Tout cela s'était passé depuis la Saint-Louis 1788 et le retour de M. Necker. Alors, il peut tout se permettre; il ne hasarde plus rien, car, par ses incroyables manœuvres, la Révolution est déjà faite.
La Reine, les princes, le comte d'Artois lui-même, s'étaient laissé séduire par les promesses du Genevois ; sans se douter encore qu'il fût l'auteur de tous nos troubles, ils le regardaient comme étant seul capable de les pacifier. Rappelé par le Roi, il se conduit comme un souverain rentré en possession de son héritage. Il sait bien ce qu'il fait, mais il se dit : « Je remettrai tout à sa place; je pardonnerai à tout le monde; f exciterai la recon-naissance; je favoriserai même les espérances de toutes les factions. » Il les avait mises aux prises, et le puUic ne voit en lui que l'Iïomme qui allait les réconcilier. Les magistrats exilés sont rappelés, les Parlements rendus à leurs fonctions, les prisons ouvertes, et tout ce qui restait des opérations des deux ministres renvoyés fut effacé.
Ëst*il vrai qu'il n'ait trouvé que cinq cent mille livres
18 brumaire, devint préfet d'Ille-et-Vilaine en 1802, conseiller d'Ëtet en 1805, et mourut en i806.