‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 203 sur 307 · M. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI · texte numérisé non relu

M. THIERRY, VALET DE CHAMBRE DU ROI

çaient beaucoup à républicaniser; je ne lui passais pas plusieurs physionomies moitié sournoises, moitié atroces, et moins encore toutes les questions que ces gens-là soulevaient en sa présence. J'aurais dû me taire ; je n'y songeais point; naturellement confiant jusqu'à l'impru* dence, j'exposais librement mon avis sur les États généraux annoncés, ainsi que sur les cahiers déjà imprimés et circulant de toutes parts. J'avouais la nécessité des États, mais je voulais des garde-fous au terrible pont qu'il fallait passer : « Sans cela, leur disais-je, vous anian^ tirez la constitution monarchique, d

Thierry lui-même me répondait : a Le Roi n'en sera pas moins puissant quand nous serons plus libres, et il en sera beaucoup plu^ heureux, » Je contestai cette assertion, j'annonçai nos malheurs, et lorsque, pour la première fois, je rencontrai , dans une espèce de belvédère où j'allais join* dre Mme Thierry, une mine renfrognée, qui se renfrogna davantage à mon arrivée, je remarquai très nettement que j'embarrassais fort la maîtresse de la maison. Je sortis donc en demandant tout bas quel était ce nouveau visage : « C'est Vabbé Sieyès m^ nie répondit-on. Je dis encore plus bas : « Masque, je te connais; je ne rentrerai ici qu'à bonne enseigne. »

Cette apparition, en effet, me dévoila la véritable cause de tout ce qui se passait alors dans notre village, et dont je vais parler dans un moment. Arrêtons-nous ici pour justifier encore le pauvre Thierry. Ce motif allégué : le bonheur du Roi, prouve suffisamment que son valet de chambre n'était point ingrat; personne peut-être n'a plus aimé Louis XVI, personne n'a eu plus de raisons de le chérir. Prouvons-le par quelques détails sur la fortune que déjà il avait acquise avec lui.

Un roi que Dieu donne, dans sa colère, à une nation n. 28

dont il veut punir en masse les infidélités, peut être un saint, car il suffit qu'il soit faible pour faire le malheur de ses peuples , et chez lui la faiblesse même peut être jointe à la pureté des intentions qui excuse les fautes, et à cette foi résignée qui expie même les crimes. En quelques mots, je viens de caractériser le malheureux Louis XVI. Il avait peu d'esprit, et son éducation avait été, comme celle que l'on donne aux rois, essentiellement vicieuse. Il était, dès son enfance, si pétri de mauvaises grâces qu'il ne plaisait à personne, et ce qui l'a rendu beaucoup plus égoïste qu'on ne l'a cru, c'est qu'il était bien persuadé que personne ne l'aimait. Un seul trait va le peindre : aux vendanges d'Andrecies, Mme la comtesse de Marsan (1) avait l'habitude d'offrir tous les ans à ses trois élèves une de ces petites fêtes à l'occasion desquelles Romgool fit tant de petites pièces et de jolis couplets. Le duc de la Vauguyon , gouverneur des princes, y venait avec les hommes et les femmes attachés à l'éducation. Pour l'une de ces fêtes, Mme de Marsan avait imaginé une jolie loterie, qui valut à chacun des trois enfants un grand nombre de gros lots; il leur avait été bien dit à tous : a Soyez aimables : donnez à votre suite tout ce que vous aurez gagné, » M. le comte de Provence et le comte d'Artois furent charmants : ils distribuèrent tout; le Dauphin garda tout. Un de ses frères lui en adressa des reproches, et voici sa réponse : « Je crois bien que vous devez donner, vous autres; moi qui sais que personne ne m'aime, je n'aimè non plus personne, et je me crois dispensé de faire des présents, » Il n'éprouva donc jamais cette sensibilité qui adoucit la douleur et ajoute des charmes à la pitié; il ne fut pas bienfaisant par goût, et sa charité, comme celle

(1) Gouvernante des Enfants de France, ainsi qu'on l'a vu plus haut

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