‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 204 sur 307 · CARACTÈRE DE LOUIS XVI · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LOUIS XVI

que prescrit rÉvoûgile, ne fut que la volonté d'accomplir ce que Dieu commande. De là, l'horreur qu'il eut d'imaginer que l'on pût verser du sang pour lui ; de là, la persuasion où il fut qu'un roi devait mourir pour son peuple, mais qu'aucun de ses sujets ne lui devait sa vie.

M. Thierry s'attacha-t-il par pitié à ce maussade enfant, ou se dit-il : « Cet enfant sera roi, et par lui je puis être tout ce que je voudrai. » L'un et l'autre peuvent être vrais, et, dans le second cas, rien n'était plus juste que son calcul. Il en fit un meilleur encore lorsqu'il se dit : « Dans toutes mes positions^ je ferai tout le bien qui sera en mon pouvoir, » Aussi sa bienfaisance embrassa tout; il nous procura même un excellent curé, son ami et son commensal, qui fut, dans la suite, nommé par M. l'archevêque à la cui'e de Jouy, et eut pour successeur un bon et saint prêtre, à qui M. et Mme Thierry ne témoignèrent pas la même confiance. Celui-ci eut quelque chagrin de. se voir supplanté dans la distribution de leurs aumônes par un certain vicaire, grand, leste, dégourdi, et prenant à merveille le ton de la révolution projetée. C'est à ce moment, surtout, que je me regardd comme entièrement étranger à un ami dont j'ai pleuré la perte (i), et à une famille dont j'ai enfin retrouvé avec tant d'attendrissement les malheureux et respectables débris. Venons maintenant à ce qui m'a éloigné de cet agréable pays, où j'avais presque toujours résidé depuis 1766.

Les États furent assemblés au commencement du mois de mai 1789. La Reine et Mme de Polignac, sa favorite, allaient souvent à cette époque au château de Saint-Cloud; le Roi et les princes y faisaient de fréquents séjours. Ce n'était pas seulement la famille royale que nous voyions

(1) Thierry fut une des Yictimes des massacres de septembre 1792 à l'Abbaye.

tous les jours passer devant notre porte, c'était une foule de députés, reconnaissables et distingués alors par leur costume, et conduits ou à Saint-Gloud ou à Paris par différentes intrigues dont ils étaient les agents secrets. Déjà les paysans de notre village oubliaient les bienfaits de leur nouveau seigneur, s'irritaient contre tous ceux qui avaient plus de biens ou qui avaient reçu une meilleure éducation qu'eux, et, jaloux des riches, menaçaient hautement leurs maisons et leur vie.

Un des derniers jours du mois de mai, ma femme, ma fille et moi, réunis à la famille de M. le Breton, notre voisin, commencions une promenade. Une personne de la compagnie prononce mon nom par hasard; dans ce moment passait à côté de nous un député du tiers. Cet homme m'entend nommer, se tourne sur-le-champ vers une fenêtre grillée, sur laquelle était appuyée la femme de chambre de notre voisine , Mme de Méliand : « Ce M<h reau que voici, lui dit-il, estnl l'historiographe de France? » — « Oui », répond-elle ; et le député, s'adressant aux paysans qui étaient debout sur leurs portes, s'écrie : « C'est un monstre à brûler, lui et tous ses livres. » Je marchais un peu en avant, je ne distinguai rien de ce propos que ma femme et mes amis n'eurent garde de me répéter; mais on peut juger de l'effet qu'il produisit.

Environ quinze jours après, M. Thierry, qui en était à la couverture de la nouvelle église qu'il a donnée au village de Ville-d'Avray, lit la cérémonie d'en poser la première pierre, et la curiosité nous rassembla tous. J'allais eotror dans l'église même et me mêler à la multitude, quand le vicaire, son commensal, vint nous prier de prendre, sur l'une des terrasses bordant lesjardins du château, une place d'où nous pourrions tout voir. J'acceptai cette politesse dont je ne connus le motif que plus tard , et

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