‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 219 sur 307 · REPAS DES GARDES DU CORPS · texte numérisé non relu

REPAS DES GARDES DU CORPS

capitale la séance de l'Assemblée nationale. Quels en étaient les chefs? Le duc d'Orléans et Mirabeau, Bailly et La Fayette, ne nous ont rien révélé sur cela; mais je rappellerai les prétextes par lesquels on chercha à justifier un forfait dont on ne se souvient presque plus, parce qu'il a été suivi d'une multitude de crimes infiniment plus exécrables.

Le jeudi l*' octobre, les gardes du corps offrirent, à Versailles, un repas de corps aux officiers du régiment de Flandre, ainsi qu'à plusieurs autres militaires, et y invitèrent également les officiers de la garde nationale. Ce dtner fut splendide : chacun s'était empressé d'en aller admirer les préparatifs. Il esta présumer, et il était naturel que la Reine, qui ne sentait que trop combien, de jour en jour et d'heure en heure, la fidélité de ces braves gens devenait nécessaire au Roi et à sa famille, voulût les caresser et se les attacher davantage. Autant en eût fait l'impératrice Marie-Thérèse, sa mère, s'il se fût agi d'un rassemblement de troupes hongroises. Le Roi était à la chasse; au moment où il rentra, on l'engagea à venir voir ce festin. Il y trouva la Reine qui, avec le Dauphin, son fils, faisait le tour de la table immense, placée dans la nouvelle salle des spectacles qui est au bout de la galerie de la chapelle. Quel est le militaire, quel est le Français que n'eût pas enthousiasmé ce spectacle? Pour boire d'augustes santés, avait-on besoin d'en obtenir la permission? Il n'est pas vrai que des cocardes blanches aient été distribuées aux convives, et les inventeurs de cette histoire n'ont pas même imputé ce fait à la Reine et aux princesses, qui se retirèrent dès qu'elles eurent tout vu. Je montais alors au château; j'ignorais ce qui se passait; j'en fus instruit par les cris de Vive le Roil et de Vive la Reine t que j'entendis répéter d'un bout de la galerie jus-

qu'à l'autre extrémité du palais. Les larmes m'en Vinrent aux yeux» et ce mouvement d'attendrissement fut le même chez tous les assistants.

On a imprimé que la garde nationale de Versailles étant allée remercier la Reine des drapeaux dont elle lui avait fait présent, Sa Majesté témoigna elle-même sa gratitude des preuves de fidélité qu'elle avait reçues des officiers de ce corps, et ajouta : « J'ai été enchantée de la journée de jeudi, » Aurait-on pu prévoir que» quelques jours après, M. Pétion (1) aurait dénoncé ce repas à l'Assemblée nationale? Mais n'oublions pas qu'un autre député l'ayant défié de signer sa dénonciation, Mirabeau se leva, dit qu'il la signerait lui-même, et qu'il donnerait des preuves du crime dénoncé pourvu que l'Assemblée déclarât que, dans le royaume, aucune personne, quelle qu'elle fût, n'était inviolable, hors le Roi.

A cette époque, Monsieur me comblait de tant de bontés que j'osais le consulter sur tout ce qui m'intéressait. Je supposais qu'il était beaucoup plus instruit que moi des événements; et, dès le samedi 3 octobre, je pris la liberté de lui écrire un billet pour le prier de m'accorder une petite audience secrète. Il s'agissait alors, dans l'Assemblée, de décider le Roi à accepter la déclaration des Droits de l'homme et les articles déjà décrétés delà Constitution. Monsieur me fit dire de me trouver le 4 à son coucher;

(1) Jérôme Pétion de Villeneuve, né à Chartres en 17S^, député aux États généraux en i7S9, président de T Assemblée nationale en décembre 1790, président du tribunal criminel de Paris; fut l'un des trois délégués chargés de ramener de Yarennes Louis XVI et la famille royale, demanda qu'on mît le Roi en jugement, fut nommé maire de Paris le 44 novembre 1791 , membre et premier président de la Convention en 1792; vota la mort de Louis XVI avec sursis; se rallia aux girondins, fut proscrit avec eux; s'enfuit et se réfugia dans le Calvados, puis dans la Gironde, et se donna la mort dans les environs de Bordeaux en 1793.

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