MARIAGE DE PAULINE AVEC M. DE CLÉDAT
M. de Glédat, son protégé, s'apercevant de nos incerti* tudeSy nous proposa de rompre, et comme je voyais s'approcher à grands pas et notre ruine et la Révolution, j'étais fort d'avis de remettre son établissement à des temps plus heureux : j'offris de prendre sur moi tous les reproches de la rupture ou de la suspension. MmeMoreau me força la main ; je fus faible et la laissai faire : je n'ai garde de m'en repentir ; et c'est parce que je fus maladroit, que Pauline eut un sort bien plus avantageux que son marine l'avait espéré. Celui-ci avait des frères, une sœur et vingt-quatre oncles, tant paternels que maternels; il me montrait souvent alors, avec l'attendrissement de la reconnaissance, les lettres de ses amis qui l'appelaient le plus heureux des mortels.
Avec les fonds qu'il avait reçus de son père et ceux que ses oncles y avaient joints, il venait d'acheter la baronnie de Saint-Vit. Nous décidâmes de grossir le fonds de la dot de notre fille, de manière qu'elle pût faciliter le payement total de cette propriété. Cet arrangement supposait en notre faveur une indemnité d'à peu près 3,000 livres par an; car, au lieu de 60,000 livres, nous en fournissions 116,000, au moment où, pour me consoler de la perte de ma pension de retraite, dont j'étais menacé, on exigeait de moi un quart patriotique, que j'eus l'exactitude scrupuleuse de payer en entier, et sur lequel je n'ai jamais pu obtenir que la municipalité de Versailles me fît la moindre grâce.
On avait déjà réduit le Roi à sa liste civile; mais il avait pris pour intendant de ce seul revenu qui lui restait, un homme juste et bienfaisant, M. de la Porte (1). Je
(i) Arnaud de la Porte, né à Paris en 4737, contrôleur de la marine k Brest, membre de la Chambre des comptes de Paris en 1770, intendant de la marine à Brest en i775, intendant général en
m'adressai à lui, et le priai de venir à mon secours en mettant ma position sous les yeux du Roi. Je lui confiai le projet de mariage de mon enfant, et il me promit de ne me point oublier dans un travail qu'il devait faire au mois de janvier suivant.
Il me tint parole : la lettre qu'il m'écrivit le 15 jan* vier 1792 m'apprit l'expédient que le Roi lui-même avait imaginé afin que les 3,000 livres de pension, qu'il voulait bien donner à ma fille sur sa liste civile, fussent, en ma faveur et tant que je vivrais, une indemnité de l'effort que je m'étais imposé en augmentant sa dot. En 1788, le Roi, en m'accordant ma pension de retraite, avait attribué à Pauline, sur cette pension, 3,000 livres par an, dont elle ne devait jouir qu'après moi. Le parti que prit Sa Majesté fut d'avancer, en considération de son mariage et pour le faciliter, la jouissance de cette pension, qui lui serait payée sur le trésor delà liste civile à commencer du 1* janvier; mais il fut entendu que ce bienfait était un dédom« magement qui m'était personnel et qui devait m'appartenir jusqu'à ma mort. Cette grâce était peu onéreuse aux revenus du Roi : à mon âge, elle n'avançait la jouissance que d'un temps qui ne pouvait être long.
Ce fut le 4 mai 1792 que M. de Clédat et ma fille furent mariés à Saint-Cloud. Nous n'étions pas alors en état de faire une noce brillante, ni un nombreux rassemblement d'amis. Mme Moreau nous pressa elle-même de retourner à Chambourcy, où nous cherchâmes à les installer de notre mieux. M. de Clédat, ayant ses oncles à Versailles,
1780, se réfugia en Espagne au commencement de la Révolution, fut nommé par Louis XVi, en 4790, intendant de la liste civile, déposa à la barre de l'Assemblée nationale, le 24 juin 1794, la déclaration par laquelle ce prince faisait connaître les motifs de son départ, fut enfermé à TAbbaje le 15 août 1792, condamné à mort et exécuté le 28 août suivant.