‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 252 sur 307 · LE SERRURIER PRIANT ET LE CHANTRE MEURY · texte numérisé non relu

LE SERRURIER PRIANT ET LE CHANTRE MEURY

qui depuis a été déclaré un vol formel, je répondrai que j'étais alors sous le couteau de Robespierre, et que je ne pouvais pas plus me dispenser de donner mon argent que je n'avais pu me dispenser d'aller en prison. En levant les scellés chez moi, on ne trouva aucun papier qui pût me rendre suspect; celui qui embarrassa le plus les commissaires, parce qu'il ne contenait que du latin, fut le cahier où, depuis le 21 avril 1788, j'écrivais tous les jours, pour l'instruction de ma fille, un verset des livres saints. Ce cahier était volumineux; il fallut que j'en parafasse toutes les pages avec les deux commissaires chargés de l'opération. Us parafèrent même, sans la lire, celle où je parle de ma sortie de Yille-d'Avray, quand les bans et fidèles serviteurs du Roi furent obligés d'éviter la persécution. S'ils eussent été enragés, j'étais coupable. Us ne l'étaient pas; mais, de plus, à peine savaient-ils lire, quoiqu'ils sussent signer, et mon cahier latin, joint à leur procès-verbal, fut porté à ce que l'on appelait alors le Comité de salut public^ dont faisait partie un serrurier, nommé Priant, qui s'établit mon protecteur et, quelques mois après, fut guillotiné comme voleur.

Mme de Sainte-Hermine resta bien plus longtemps que moi emprisonnée aux Récollets. Sa femme de chambre et le mari de celle-ci y furent eux-mêmes conduits; tous trois y étaient encore lorsqu'au terme de Pâques 1794 mon garde, autrefois chantre à Notre-Dame, me transporta du n"" 26 du boulevard au n"* 41 de la rue Beaurepaire, où Mme Moreau avait déjà envoyé l'ameublement qui pouvait adoucir la rigueur de ma captivité. Mlle Ariane, fille de Mme de Sainte-Hermine, et Pauline étaient toujours en course pour solliciter en notre faveur ces vils protecteurs sans-culottes qui tenaient le Comité de salut public. Tous ces drôles-là tâchaient de tirer d'elles du

vin, des présents, et leur promettaient insolemment leurs services, qu'ils espéraient peut-être leur faire acheter plus cher encore. Un certain Meury, autre chantre de Notre-Dame, crapuleux libertin, était alors chargé par ce Comité, dont il était membre, du choix de nos gardes, et se faisait bien payer les secours qu'il se vantait de donner aux prisonniers. C'est ce Meury qui, pendant notre prison, 6t enlever et transporter à Paris M. et Mme de MoUns, lesquels ne sont sortis du Luxembourg qu'après la mort de Robespierre.

On vient de voir comment Crassous me vola les 18,200 livres qui me restaient en or et en argent; c'est cependant à ce fripon qu'il fallait demander grâce pour nous; c'est lui que ma femme alla trouver si souvent inutilement; c'est lui que ma fille courut tant de fois chercher à Saint-Germain, et dont les abominables placards, affichés sur toutes les murailles, annonçaient la cruauté et l'irréligion. Un maître maçon que j'avais employé à mes constructions de Chambourcy était un des membres de la municipalité ; les miens eurent aussi recours à lui. Il avait quelques amis dans le Comité de salut public : un des sans-culottes qui le composaient fut gagné par lui, et il ne m'en coûta que cent écus. C'était un misérable menuisier dont la femme vendait des fruits que nous lui donnions à grand marché.

Mme de Sainte-Hermine était plus habile que nous : elle avait, dans cette vile et puante populace, bien d'autres protecteurs ; comme notre cause était commune, ceux-ci nous servirent également. L'un d'eux, notre voisin, épicier honnête et bienfaisant, avait surtout pris feu, dans le Comité, pour Mme la vicomtesse de Talaru qui, quinze jours avant mon arrestation, avait été enlevée et conduite prisonnière à Paris . Sa charmante et malheureuse fille

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