‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 253 sur 307 · LE 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

LE 9 THERMIDOR

était restée à Versailles entre les mains de sa g^ouvernante; elle nous voyait de ses fenêtres^ mais n'osait pas mettre les pieds chez nous; elle n'a recouvré sa mère qu'après la mort de Robespierre. A ce moment, il y avait déjà longtemps que Mme de Sainte-Hermine, par le crédit de Meury et de cet épicier, notre voisin , était rentrée chez elle avec un garde. Sa santé fut le prétexte ou le motif qui lui fit obtenir un élargissement provisoire et limité, — l'ordre en était renouvelé de décade en décade, — qui fut enfin prononcé définitivement, mais dont la grâce ne fut point commune à ses deux domestiques, qu'elle laissa aux Récollets. Ce fut alors que ma situation devint moins pénible.

Nous avions donc, Mme de Sainte-Hermine et moi, chacun notre garde; elle avait beaucoup plus peur que moi de ces gens-là. Les caresses qu'elle leur faisait les flattaient, ma gaieté les réjouissait. Au reste, je reconnus bientôt qu'elle en savait beaucoup plus que moi; nous lisions les papiers publics : elle les jugeait supérieurement bien, et vingt-quatre heures avant le 9 thermidor, qui fit périr le chef de nos tyrans, elle me prédit sa chute et la révolution qui amena le triomphe d'autres coquins, que nous regardâmes comme nos libérateurs. Deux jours après, elle reçut, signé Crassous, l'ordre de son entière libération (1).

(i) Moreau resta lié jusqu'à la fin de sa vie avec Mme de Sainte- Hermine; nous en trouvons la preuve dans ces vers écrits peu de temps avant sa mort :

Pour consoler du moins l'ennui qui me domine, Quand ma Olle me dit : « Sur nos prés renaissants Nous irons dans trois mois saluer le printemps », Je lui réponds : « Trois mois, 6 ma chère Pauline! Que n'alloDS-nous plutôt entendre, dès ce soir. Les accents enchanteurs d'une aimable voisine,

Cette charmante Sainte-Hermine,

Que je ne fais plus qu'entrevoir I »

Je fus désolé de rester captif, car Crassous était parti sans prononcer sur mon sort. Cependant, la mort du tyran et de plusieurs de ses complices, que depuis longtemps nous voyions se promener sous nos fenêtres, rendit mon maître maçon, Meslier, plus fort dans la négociation dont il s'était chargé, et plus hardi le menuisier, auquel je donnai de l'argent pour qu'il ne craignît point d'aller à Paris faire signer à Crassous l'ordre de ma libération; cet ordre me fut apporté le 20 thermidor (7 août 1794) par notre voisin, l'épicier, et reçu avec les plus grands transports de joie.

Ces transports se renouvelèrent quelques jours plus tard lorsque Mme de Talaru vint rejoindre sa 611e. J'assistai à la levée de ses scellés, où je trouvai mon petit menuisier, qui avait demandé à être chargé de cette opération ; il fut attendri des larmes que nous versâmes. Hélas f cette pauvre Mme de Talaru avait vu emmener à la guillotine un grand nombre des prisonniers enfermés avec elle à la maison des Oiseaux, et elle s'était elle-même un jour habillée décemment pour monter dans la charrette, alors qu'elle sortait d'une longue et dangereuse maladie, pendant laquelle on lui avait refusé le plus strict nécessaire t

Quand j'eus obtenu mon entière et parfaite liberté, mon premier soin fut de réclamer tous les certificats de résidence pouvant me procurer la jouissance de mes revenus, et de faire effacer toutes les traces des vains prétextes qui m'avaient fait regarder comme suspect. Je fus merveilleusement aidé en cela par M. Moutardier, procureur de la commune; grâce à lui, les membres de notre Comité de salut public me prièrent de retirer de leurs archives ces cahiers volumineux, dont le contenu prouvait combien j'étais attaché à la religion de mes pères, dans un temps où les complices de Robes-

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