LETTRE D'UN SUISSE A UN FRANÇAIS
autel un roi et une reine que Dieu nous avait donnés dans sa colère, et dont l'exemple offre à l'univers les plus redoutables enseignements. Pour moi, j'ai tremblé quand j'ai réfléchi que la Providence avait placé à la tête du même peuple les restes de ces deux maisons qui, pendant plusieurs siècles, ont fait en Europe tant de coupables et tant de malheureux, et dont la funeste politique^ fléau destructeur du genre humain, a si longtemps dévasté la terre et corrompu ses habitants. J'ai entendu crier de toutes parts : Voilà deux scélérats i Je ne l'ai point répété; j'ai dit simplement : Voilà deux victimes! et j'ai porté mes regards sur les règnes de leurs ancêtres depuis trois siècles. Lorsqu'en 1755 on me chargea de défendre la cause de la France contre l'Angleterre, pour me donner une idée de la forme que pourrait avoir mon travail, on me mit entre les mains huit volumes d'un ouvrage que Louis XIV avait fait composer en 1704, pour dévoiler les horribles procédés de la maison d'Autriche. J'ai voulu relire cet ouvrage, intitulé : Lettres d'un Suisse à un Français. Qu'y ai-je remarqué? Une suite de crimes et de forfaits épouvantables : la perfidie, les assassinats, les empoisonnements. Mais si, alors, la Cour de Vienne eût également cherché à mettre au jour la conduite du prince qui, à tant de titres, mérita le nom de Grande sans remonter jusqu'à Henri IV, qu'aurait-on vu dans l'histoire d'un souverain qui porta l'orgueil jusqu'à se flatter de placer un jour sur le premier trône de l'Europe les fruits impurs de ses adultères publics, sinon le plus scandaleux despotisme; et qu'aurait-on trouvé dans l'histoire d'une noblesse et d'une magistrature qui souscrivirent à ce projet, sinon le plus lâche esclavage?
De ces deux colosses l'un est en poudre : c'est cette statue gigantesque dont une pierre a frappé les pieds d'argile.
L'autre tombe par morceaux et défend inutilement ses débris. Et contre qui tous les potentats de l'Europe s'agitent-ils aujourd'hui? Ces peuples qu'ils ont méprisés, opprimés, corrompus; ces peuples, à qui ils ont donné l'exemple de l'infidélité; ces peuples ignorants et crédules sont devenus leurs mattres. L'exemple des Cours leur disait : « // n^y a pas de Dieu » ; et c'est par la bouche de ces peuples que Dieu a dit aux puissants de la terre : « // n'y aura plus de rois ! »
La divinité de l'ouvrage a donc été prouvée par la faiblesse des ageots chargés de l'exécuter. Dans la révolution qui commença les conquêtes de l'Ëvangile, tout fut miraculeux ; tout l'est, tout le sera également dans la révolution qui doit les achever. J'ai autrefois enseigné, et je suis encore aujourd'hui persuadé, que la morale est non seul^sment règle pour les sociétés, mais, dans l'ordre naturel, cause très efficace du bien qui leur arrive lorsqu'elles s'y conforment, et des maux qu'elles éprouvent lorsqu'elles s'en écartent. Ici, par la nature des malheurs survenus et des biens annoncés et préparés, je ne puis m'empêcher de reconnaître un ordre surnaturel, et je m'écrie avec le poète :
Et quel temps fut jamais si fertile en miracles?
De tous les miracles de nos jours, on regarde sans doute comme le plus surprenant celui qui a livré au supplice ceux de nos princes qui sont restés en France, et à toute leur faiblesse ceux qui en sont sortis. On s'est dit avec effroi : « Pourquoi les victimes les plus innocentes confondues avec les coupables les plus justement détestés? » Et l'on n'a pas fait attention que cette promiscuité de sacrifices a été elle-même annoncée, dans les livres saints, comme le caractère des grandes révolutions propres à
IRRÉLIGIEUSE PHILOSOPHIE DES GRANDS. 56i
instruire les hommes : Hœc dicit Dominus Deus : Ecce ego ad te et ejiciam gladium meum de vagina tua et occidam in te justum et impium. (Ézéch., chap. xxi, 5.) Voilà ces punitions en masse destinées à servir de leçon aux peuples, comme les succès et les jouissances en masse doivent récompenser leur Qdélité.
En continuant de chercher dans les faits qui ont dû nous frapper tout récemment et dans ceux qui ont marqué le siècle précédent, nous trouvons de nouvelles preuves de- cette justice que Dieu paraît avoir voulu exercer sur les rois qui l'ont abandonné, et sur les hommes qui, sans retourner à lui, n'ont essayé de se mettre à leur place que pour devenir, comme eux, les tyrans de leurs frères et de leurs égaux. Cette irréligieuse philosophie qui, sous le régent Philippe d'Orléans (1), levait déjà sa tête altière dans les orgies du Palais-Royal, corrompt la Cour de Louis XV, et, pendant le règne du successeur immédiat de Louis le Grand, menace son trône. Elle triomphait, elle se croyait déjà, lors du ministère du duc de Choiscul, sûre de tout renverser. C'est du Palais- Royal que sort, sous Louis XVI, le feu destructeur de la monarchie : le petitrfils de cet impie régent épouse une Messaline, qui blasphéma jusqu'à ses derniers moments; son fils est un monstre et le plus méchant des princes qui, depuis Clovis jusqu'à nous, ont mérité, non le mé-
(1) Philippe, duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, né à Saint-Gloud^ le 2 août 1674, d'abord duc de Chartres, épousa, en 1692, Mlle de* Blois, fille de Louis XIV et de Mme de Montespan ; conçut un instant la pensée de se placer sur le trône d'Espagne, dut signer une renonciation à sa prétention, s'occupa d'alchimie, ce qui lui valut d'être accusé de la mort soudaine du Dauphin, du duc et de la duchesse de Bourgogne et de leur fils atné. On prétendit qu'il convoitait l'héritage de Louis XIV : & la mort de ce prince, en 1715, il fit casser son testament par le Parlement , obtint la régence & la place du duc du Maine, et mourut & Paris le 2 décembre 1723. n. 86
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pris, mais l'horreur des siècles. Il semblait livré aux puissances de l'enfer, qui soufflèrent dans son âme de boue les plus absurdes folies et les plus terribles comme les plus cruelles vengeances, et on a bien le droit de livrer à la haine et à l'indignation de la génération présente et des générations futures ce détestable ambitieux qui, pour laisser le trône à ses enfants, assassina le chef de son auguste maison. Il a expié ses forfaits sur l'échafaud même où il avait fait conduire ce vertueux prince. Mais quels crimes préparaient et annonçaient, depuis près d^un siècle, la justice que Dieu a faite de ce parricide conjurateur, et quel spectacle, pour un observateur philo* sophe et religieux, que celui des routes par lesquelles s'avance la Providence lorsqu'elle veut châtier les nations et instruire leurs plus grands rois I
Le libertinage des sens, au temps de Henri IV, n'était pas joint à la rébellion contre le ciel; nos vieux Français étaient ignorants; ils pouvaient être superstitieux, mais ils craignaient Dieu. Louis XIV, le plus absolu et le plus puissant de tous ceux qui, depuis Charlemagne, ont gouverné la France, le craignait aussi; je dis le plus puissant, et non le meilleur, car saint Louis, Louis XII et Henri IV lui-même valaient mieux que lui. Ces princes, comme tant d'autres que je pourrais nommer, avaient été à l'école du malheur; lui, entouré de flatteurs qui l'adoraient» pécha par orgueil, se crut tout permis, et ne reconnut plus de lois que ses volontés. Il apprit par les malheurs dont fut affligée sa vieillesse, et l'univers entier apprit ensuite par le triste sort de ses arrière-petits -fils, combien était fausse et funeste cette politique des Cours qui sacrifie tout à la puissance d'un maître, et combien devait être désastreuse pour les peuples cette irréligieuse philosophie qui flatte leur licence. Eh bien, je crois digne