UNE RÉVOLUTION DE COUR
Voilà, en peu de mots, Thistoire de ce que l'on appela une grande révolution dans les intrigues de la Cour. Calculons-en les suites. Que de terribles rapprochements elles vont nous offrir I De là cet embarras mêlé de terreur et de honte, qui, pendant toute la vie du Dauphin, père de Louis XYI, parut l'éloigner de son père. Celui-ci, de son côté, se souvenant trop bien de la défiance qu'il lui avait témoignée, ne se trouvait plus assez à son aise avec lui pour se livrer à sa tendresse; on a été jusqu'à croire que le Roi et lui s'aimaient peu : on s'est trompé. Dieu avait condamné Louis XV à redouter son fils, et ce faible monarque, qui, à la suggestion de ses indignes ministres,
a dit lui-même à un ami, digne de foi, à qui il n'a jamais rien déguisé : Louis XV s'était déjà arrangé ayec Mme de la Toumelle, qu'il fit ensuite duchesse de GhAteauroux, lorsqu'il confia son secret au maréchal qui l'ignorait; il lui conta comment, allant pendant la nuit & un rendez-Tous qu'il ayait avec elle, il ayait été insulté et ayait pensé être bourré par les Suisses du château; il le pria de l'accompagner désormais dans ses yisites nocturnes, et par là le rendit non seulement le confident, mais l'un des agents de sa nouyelle passion. Richelieu connut dès lors cette Chàteauroux pour ce qu'elle était : pour une femme hautaine qui voulait absolument gouyemer et qui ne se donnait qu'à ce prix. Il était simple que le maréchal cherchât à devenir l'un de ses amis. Il laissa la duchesse en possession du Roi et fut obligé de partir pour Bordeaux, où il recevait de fréquentes lettres du monarque. Il j était encore lors de l'aventure de Metz, et le Roi, de retour à Paris, lui écrivit pour l'invitera venir le rejoindre; en effet, la duchesse demandait hautement vengeance. M. de Maurepas avait été obligé d'aller lui offrir toutes les satisfactions qu'elle pouvait désirer, mais en avait été mal reçu, et peu de temps après elle était morte elle-même. Nouvelles invitations du Roi au gouverneur de Guyenne pour qu'il hàtàt son retour. Il arrive ; le monarque lui tend les bras en le recevant, et s'écrie douloureusement : t Ils me Vont empoisonnée! > Il n'accusa personne, et M. de Richelieu fit tout ce qu'il put, non seulement pour que ses soupçons ne tombassent sur qui que ce soit, mais pour lui ôter même toute espèce de soupçon. Pouvait-on, sans injustice, porter à cet égard sur M. de Maurepas un jugement téméraire? Il n'y a làdessus rien de prouvé; ce que l'on sait, c'est que M. de Maurepas, plus philosophe que personne, n'a jamais tenu une conduite qui annonçât une conscience religieuse et timorée. {Note de Moreau,)
avait» à son retour de Metz, repoussé ses caresses, de\ait être obligé, un jour, de l'appeler au secours de ces mêmes ministres, troublés et déconcertés par le parricide Damiens. D'autre part, le Dauphin, mort avec tant de courage au mois de décembre 1765, tout en ayant, sur le gouvernement même, conçu de si grandes idées, a toujours été, dans le Conseil, inutile à sa patrie. Il rougissait de sa timidité; il était quelquefois tenté de la regarder comme quelque chose de surnaturel, et il ne pouvait la vaincre. Mais combien sa vie, sa mort et sa sépulture même ont réuni de caractères qui m'ont toujours paru les plus tristes annonces des désastres que son règne nous aurait épargnés ! On sait combien cette perte occasionna de soupçons injurieux contre le ducdeChoiseul. Dieu me garde de croire à ces grands crimes I et quoique je n'aie jamais ni aimé ni estimé ce ministre, je déclare que je ne^ l'ai jamais cru capable de cet épouvantable forfait (1). Ce que je sais, ce que je puis attester, c'est que le Dauphin regarda toujours le duc de Choiseul comme le ministre le plus dangereux, parce qu'il était sans religion, et le moins zélé pour la maison royale, parce qu'il le croyait, dans l'âme, beaucoup plus Autrichien que Français. Ce ministre, de son côté, et j'en ai eu des preuves frappantes, n'aimait pas le Roi^ craignait et détestait le Dauphin, et parlait des enfants de ce prince avec l'insolence la plus cynique : il les nommait des figures de Saxe (2), Son grand intérêt, sa passion la plus effrénée était de gouverner sous un roi enfant; mais si jamais l'histoire lui impute d'avoir
(1) Talleyrand, dans ses Mémoires, raconte que la comtesse de Ghoiseul-Beaupré ayant péri de la manière la plus inattendue, on ayait déjà prétendu que M. de Choiseul, qui alors portait encore le nom de StaiuTille, n'était pas étranger & sa mort. /^
(2) Allusion peu respectueuse à la patrie de leur mère , Marie?/0' sèphe de Saxe. ^