‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 267 sur 307 · LE TOMBEAU DU DAUPHIN · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU DU DAUPHIN

eu quelque part à la perte effroyable qu'éprouva la France en 1765, sans me joindre à ses accusateurs, je me contenterai de dire qu'on a bien soupçonné notre régent de 1715 d'avoir voulu empoisonner le dernier rejeton de la famille royale.

Parlerai-je maintenant de la singularité des circonstances qui ont suivi la mort de ce prince? Pourquoi le seul ministre religieux et juste (1), digne de la plus entière et de la plus parfaite confiance, le seul capable de défendre ses enfants du sort auquel ils étaient vraisemblablement déjà condamnés, prend-il la terrible résolution de souffrir, avant le temps, l'opération qui lui a coûté la vie? Remarquez-le bien, il avait déjà fait creuser sa fosse au pied du tombeau de son auguste ami. Et celui-ci, par quelle étonnante série d'événements imprévus est -il séparé des froides reliques de ses ancêtres et de ses descendants? Lui seul ne mêlera point ses cendres à celles de sa famille; les os de tous ses prédécesseurs seront jetés à la voirie, leurs squelettes seront traînés avec ignominie sur lebord des.égouts : le Dauphin, mort en 1765, peut encore être offert à la vénération et à l'hommage des Français. Son tombeau n'a pas été souillé; le monument de marbre qui le couvrait n'a pas été détruit sous les coups sacrilèges de la hache et du marteau. On sait où existent séparément les pièces dont il était composé; elles peuvent être rassemblées en un moment, et ce rassemblement sera sans doute le signal de la justice et de l'ordre qui doivent enûn et punir et réparer nos crimes (2).

(i) Le maréchal du Muj, qui se fit opérer de la pierre en 1775.

(2) Ce rassemblement, suivant l'expression de Moreau, a été fait à la Restauration ; mais, comme le monument, replacé au milieu du chœur de la cathédrale de Sens, masquait la vue du sanctuaire, il fut dans la suite enlevé et transporté dans la chapelle Sainte-Colombe. Voir & ce sujet la note qui se trouve au premier volume, page 163.

Le plus zélé partisan de Taristocratie, le plus audacieux ennemi de la monarchie, Thomme qui, pénétré du plus profond mépris pour Louis XV et pour ses petits-enfants, se flatta longtemps de devenir son maître et celui de la nation française, fut sans doute ce duc de Choiseul dont je viens de parler : à force d'argent et de grâces, il avait corrompu et acheté, la noblesse, le clergé, les corps de justice. Afin de se rendre nécessaire, il avait armé, contre l'autorité royale, les gens de lettres, par lesquels il disposait de l'opinion publique, et les parlements, qui devaient être les organes de cette aristocratie dont il comptait être le chef. Il avait porté ses vues jusqu'au temps où le faible monarque serait remplacé par un successeur plus faible encore. Il avait besoin, pour dominer celui-ci, de la femme qu'il lui avait choisie, et il s'était assuré d'elle : on connaît l'homme qu'il avait envoyé à Vienne dans ce but; on sait les liaisons intimes de ce dernier avec un prêtre sans religion et sans mœurs, bien décidé à se servir de la future reine pour se prêter à tous ses desseins et pour exécuter tous ses projets.

La jeune épouse de Louis XVI n'était qu'une enfant mal élevée. Unie à un prince qui n'était rien moins qu'aimable, il était difficile qu'elle se passionnât pour lui; mais l'intérêt de ceux qui voulaient régner un jour à sa place était qu'elle le dominât. Us lui en inspirèrent l'ambition, et se trompèrent fort lorsqu'ils voulurent lui en indiquer les moyens. Â la vie que menait Louis XV, son règne ne pouvait durer longtemps. Choiseul, qui s'imaginait être maître de la France, comptait bien lui survivre; il jugeait le Dauphin incapable de gouverner, et pour gouverner seul un jour, sous le nom d'un nouveau roi, il lui était nécessaire que Marie-Antoinette disposât seule des volontés de son mari.

INFLUENCE DE CHOISEUL SUR IfÀRIE-ANTOINETTE. 571

Afin de disposer à son tour de la Dauphine lorsqu'il en serait temps, il crut devoir, à l'aide de la philosophie, lui rendre indifférentes et la religion et la morale. Tout était déjà corrompu autour d'elle au moment où elle arriva; et, avant qu'elle entrât en France, on l'avait déjà fortement prévenue contre tout ce qui pourrait encore s'opposer au torrent rapide qui devait l'entraîner. Le nom de Choiseul était tout pour elle; il lui avait été prescrit de n'avoir d'amis que les siens.

Quand, six mois après, ce toutrpuissant ministre fut disgracié, comme son exil fut un triomphe aux yeux de la nation, il n'abandonna point ses projets et fut à merveille servi pendant son absence : la société de Chanteloup demeura maîtresse de la Cour et surtout de la Cour de la Dauphine. On connaît les grands, et je n'ai pas besoin de nommer les petits personnages chargés de répandre dans l'âme d'une femme de dix-sept ou dix-huit ans les semences dont elle a, dans la suite, recueilli les fruits les plus amers. Elle était ambitieuse, et Yermond lui disait : « Votre mari est un imbécile; vous régnerez à sa place. » Elle était dans l'âge de la coquetterie et des passions, et toute la valetaille du palais ne cessait de lui répéter : o Vous êtes la plus jolie des femmes; jouissez de tous les droits que donne la beauté; écartez surtout ces étiquettes gênantes et cette austérité d'une morale plus gênante encore; que les plaisirs soient votre élément; éloignez de vous l'importunité des avis et les vains scrupules de ces vieilles prudes dont on a cherché à vous environner; laissez là surtout le clergé et les grands; c'est nous qui sommes le peuple; essayez de nos jouissances, et soyez sûre que vous aurez toujours raison avec nous. »

Voilà la mission que le ministre Choiseul avait donnée à*'ce que j'appeUe la basse Cour de VersaiUes. On ne con*

naît que trop celle qu'il avait donnée aux parlements, qui furent toujours le centre actif de ses intri^es. Il n'avait point oublié que c'était la magistrature qui avait chassé du trône les descendants de Clovis et que cette magistrature, devenue sous les derniers Carlovingiens une aristocratie féodale, avait ensuite placé sur le trône le chef de notre troisième race. Il avait tout disposé pour être le plus absolu des despotes, et la révolution qu'il préparait à la France était le plus tyrannique de tous les gouvernements : ce ministre eût été, sous un roi, l'un de ces maires du palais qui détrônèrent les Mérovingiens. Renvoyé par la plus vile des prostituées, il ne perdit point cette espérance dans son exil; il se croyait encore, à Chanteloup, l'arbitre des destinées de la France, et tout son parti, lorsque Louis XY mourut, manifesta la joie la plus indécente.

Le projet d'anéantir le christianisme en France fut encore plus général que celui de détruire la monarchie. Le parti des Choiseul ne l'a jamais dissimulé, et les amis du ministre s'en entretenaient avec la plus impudente confiance. Je placerai ici une anecdote que m'a confiée l'archevêque de Cambrai , son frère. Un philosophe bien impie, mais aveugle de bonne foi et nullement méchant, lui dit un jour dans un moment d'intime cordialité : « Votre frère est tout-puissant; répétez4ui donc souvent que le moment est venu de nous débarrasser de cette folie du christianisme ^ qui nuira toujours aux meilleurs projets du gouvernement. » J'ignore si le prélat était impie; ce que je sais, c'est qu'il était sans mœurs. Il me nomma le philosophe que j'aimais moi-même, et m'avoua que cette proposition, adressée à lui, évêque, l'avait rempli de colère. Cela devait être, ne la regardàt-il que comme déplacée et comme insultante. Qu'en conclure? C'est qu'alors les impies se croyaient sûrs

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