BRUIT DE LA DÉMISSION DU PREMIER PRÉSIDENT
mettre, et, tant que Louis XV vécut, ne demanda jamais à reparaître à la Cour. Lorsque ce prince fut presque à Tagonie, on lui dépécha à Saint-Cloud M. de Scépeaux (1) pour l'inviter à venir; ce jour-là, comme je rentrais à Ville- d'Âvray, je le rencontrai sur la montagne de Picardie, qui se rendait bien vite à Versailles.
Quant au premier président, le bruit s'était répandu, dans le courant de 1772, qu'il donnait sa démission. Ce bruit arriva jusqu'aux oreilles du Roi, qui l'appela et lui demanda : « Eh bien t monsieur le premier président, vous quittez donc le Parlement? Il faut bien que cela soit, car la Gazette de Hollande le rapporte, » M. de Sauvigny lui répondit : « Sire, fai pris ma place par V ordre de Votre Majesté; je ne la quitte-^ rai que par son ordre aussi. » Néanmoins, il n'était pas très rassuré. Il me conta tout cela, en me lisant son discours de rentrée, lors d'un voyage que je fis chez lui, au mois d'octobre de cette année-là. A mon retour de Fontainebleau, il m'avait envoyé un cabriolet à Essonnes pour m'emmener à Sainte-Geneviève (2) : on y va par le premier chemin que l'on trouve à gauche après avoir gravi la montagne d'Essonnes. C'était alors un chemin que l'on construisait afin de communiquer d'Essonnes au chemin d'Orléans, auprès de Montihéry. On gagne Sainle-Gene-* viève après avoir passé par le village de Courcouronne, longé le parc de Fleury, laissé le château à main droite, et traversé un village ou hameau nommé Lierre. Nous n'avions d'étrangers chez le premier président que Mme et Mlle de Polignac, Mme de Bourneville, M. Guy et M. de Maussion, frère du conseiller au Parlement. Mme de Polignac me parut triste; elle me parla
(1) Le comte de Scépeaux était enseigne à la première compagnie française des gardes du corps du Roi, créés par Louis XI en 1474.
(2) Château & douze kilomètres de Corbeil.
des difficultés qu'elle avait à marier sa fille (1). Celle-ci était jaune comme un coing et avait les lèvres mortes. Le président de Nicolaï, qui arriva le même jour que moi, mais dans l'après-midi, avec M. Perrin, avocat au Conseil, me dit qu'il avait lu avec grand plaisir mon Traité de la justice, et qu'il en était très content.
Lors de la rentrée de cette année 1772, l'évéque de Senlis(2) pontifia au palais; il fit un compliment honnête et religieux, et le premier président offrit le repas de la Saint-Martin à cinquante robes noires.
La besogne du chancelier ne donna pas les résultats qu'on en attendait, et bientôt on s'imagina qu'il cher- <;hait à exciter des troubles dans le Parlement. J'eus, un jour, un véritable plaisir à entendre ses féaux s'égayer sur sa friperie. Les membres du Parlement qui ^avaient été tirés du Grand Conseil, l'abbé Mignot (3) entre autres, estaient las de leur état et mécontents de l'alliage. Le Roi, prévenu des menées attribuées au chancelier, semblait peu satisfait de lui et de son ouvrage.
Le 20 février 1774, le premier président alla au lever
(1) La fille atnée de Mme de Polignac, Ëlisabeth-Âugustine- Aimée» née le 12 décembre 1746, épousa, le 23 mai 1775, René- Louis, marquis de Sainte-Hermine, et sa fille cadette, Henriette- Zéphirine, née le 6 février 1753, fut mariée, le 29 janvier 1776, à Amédée-Claude-Guillaume- Rosalie Testu, marquis de Balincourt.
(2) Lundi 4 mars 177 î. — M. Févêque de Senlis reçu à l'Académie. L'abbé de Voisenon a fait un discours assez ridicule. (Journal de Moreau.)
(3) Vincent Mignot, neveu de Voltaire, né à Paris en 1730, embrassa l'état ecclésiastique, mais ne fut pas ordonné prêtre, obtint l'abbaje de Scelliéres, en Champagne, plusieurs bénéfices et la charge de conseiller clerc au Grand Conseil, signa avec le marquis de Villevieille la profession de foi faite, dit-on, par Voltaire, à ses derniers moments, transporta secrètement son corps & Scelliéres, avant l'arrivée de l'ordre de l'évéque de Troyes qui défendait de lui donner la sépulture chrétienne, fut son légataire universel et mourut en 1791.