‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 52 sur 307 · IRRÉSOLUTION DU ROI · texte numérisé non relu

IRRÉSOLUTION DU ROI

ne leur répondait rien qui ne semblât se concilier avec les terreurs que le public leur inspirait.

Toute cette effervescence finit par se calmer» mais nulle espérance de la part de la Cour. M. de Sauvigny ayant été voir M. de Maurepas, celui-ci lui avait dit seulement : « Comptes que je ne suis point entré dans le ministère à mon âge, pour laisser avilir l'autorité du Roi^ et compromettre l'honneur de gens qui, comme vous. Vont bien servi. S'il y a quelques changements, soyez sûrs que vous n'aurez point à vous en plaindre. »

Le 8 septembre, le premier président, les quatre présidents à mortier et le procureur général se rendirent au lever du Roi; M. de Miromesnil les annonça et les nomma. Sa Majesté demanda au premier président s'il était parti de bonne heure et s'il était venu vite : voilà tout ce que ces messieurs eurent de lui.

Néanmoins le Roi était, dans le fond de Fàme, très prévenu contre les anciens officiers du Parlement, et résistait encore à leur retour; mais, comme il n'y avait que le parti Choiseul qui abordât la Reine , on était toujours à lui dire qu'il n'y avait point de Parlement sans Mole, sans Lamoignon, sans les autres noms de la robe, et qu'il était important de rétablir en France l'étatde la magistrature anéanti. En conséquence, on lui persuada qu'il ne ferait pas revenir l'ancien Parlement, mais qu'il en composerait un nouveau. Il y avait du spécieux dans tout cela : le danger venait de ce que ce seraient les mêmes individus* Au surplus, tous les serviteurs du feu roi, tous ceux qui craignaient pour la constitution de l'État, que ces changements pouvaient ébranler, avaient parlé à Sa Majesté, l'avaient instruite et avaient essayé de peser sur sa décision. Le Roi connaissait les inconvénients de la chose, et il se disposait à la faire : il croyait devoir s'en

rapporter à un mimsfxe de soixante^quatorze ans qui avait gagné sa confiance !

Les princes étaient divisés sur le choix du premier président : Tun voulait M. d'Ormesson, l'autre M. deLamoignon ; pour terminer le différend, il était question de s'en tenir au bon M. d'Aligre, malgré sa liquidation. La princesse de Marsan 9 en m'entretenant de toutes ces affaires» me répéta plusieurs fois : a Notis sommes bien malheuretixt »

A ce moment-là, on donnait, à la Comédie, Adélaïde de Hongrie^ tragédie de Dorât (1) ; elle en était à sa quatorzième représentation, et n'en méritait pas quatre : cette pièce absurde, dans laquelle il fallait deviner les invraisemblances les plus choquantes, ne se soutenait que par des maximes et par le jeu outré de Mole (2), qui y faisait Pépin, y recevait le serment de fidélité de ses sujets au premier acte, et, dans la harangue qu'il leur adressait, s'écriait :

Je laisse aux tribunaux leur auguste exercice.

Il y avait : Je rendSy aux premières représentations, et ce vers, applaudi à l'excès, interrompait le spectacle. Il l'était encore beaucoup en dépit de cette substitution.

C'est à cette époque que, pour la première fois, le Roi soupa dans les petits appartements avec la Reine : les dames étaient invitées par elle; les hommes étaient nommés le soir par le Roi. Depuis Louis XIII, les reines n'avaient pas mangé avec des hommes : l'étiquette était donc abolie, et il y avait à gagner pour le Roi, pour la Reine et pour la noblesse. Cependant on récrimina; on

(1) Claude-Joseph Dorât, poète, né à Paris le 34 décembre 1734, avocat, puis mousquetaire, cultiva les lettres, ne fut remarquable que par sa fécondité, et mourut en 1780.

(2) François-René Mole, célèbre comédien, né à Paris en 1734, débuta en 1754, et mourut en décembre 1802.

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