ÉTIQUETTE ABOLIE
regarda ce changement comme une innovation dangereuse : il y a pourtant loin des lois d'étiquette aux lois fondamentales. Depuis quelque temps aussi, Louis XYI soupait à Ghoisy avec des hommes. Ces soupers inquiétaient les princesses ; ils avaient lieu tous les mardis et avaient commencé le mardi 13 septembre. Ce jour-là, les frères du Roi, les trois capitaines des gardes, M. de Montmorin et quelques autres seigneurs y étaient : cela faisait treize. Le Roi demanda : a Qui de nous mourra dans Vannée? B M. d'Hénin répondit : « Mafoi^ Sire^ c'est celui de nous qui ne soupera pas. b Ils étaient affamés et mangèrent comme des loups.
Vers la fin de septembre, Augeard, toujours très intime avec le Palais-Royal, m'assura que M. de Sudrac était allé, de la part du Roi, redemander à M. le duc d'Orléans et à M. le duc de Chartres la clef de leur appartement de Fontainebleau; il me conta également que les affaires du Parlement ancien tournaient mal; que, depuis le 25 août, on n'avait négocié ni avec les princes ni avec les chefs de la magistrature ; que l'on ferait sûrement un changement, mais qu'il y aurait triage, et que ce changement ne serait que pour Paris. Sur ces entrefaites, l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Aranda, parla plusieurs fois à M. de Maurepas au nom de sa Cour : elle l'avait chargé de mettre tous les obstacles qu'il pourrait à la rentrée du Parlement. Il paraissait singulier que la Cour d'Espagne annonçât ses précautions de si loin ; lorsqu'on faisait cette objection à M. d'Aranda, il répondait qu'il ne les datait que du jour où M. le duc d'Orléans avait fait connaître les siennes. Ce qu'il y a de certain, c'est que, le mardi 4 octobre, M. d'Aranda eut une conversation très vive avec M. de Maurepas. Celui-ci, quand il fut parti, passa chez Mme de Maurepas, qui prenait du chocolat avec Mme de Forçai-
quier et Mme de Montmorency» et dit à ces dames : « Ces Espagnols, si froids^ quand ils ont quelque chose en tête, sont des volcans i » Mme de Montmorency crut les projets des anciens Parlementaires fort retardés par cette négociation : elle n'imaginait pas que les pourparlers fussent près de finir. Peu de jours après, MM. Âugeard et Baudouin m'affirmèrent, au contraire, que l'affaire du Parlement était terminée, et convinrent que les démarches de M. d'Aranda en avaient hâté la conclusion. Augeard prétendait que la rentrée avait lieu à des conditions qui remettraient le Parlement en règle, et lui donneraient une excellente discipline; il ajoutait que bien des gens ne seraient pas contents, et prédisait bien des mouvements. Baudouin assurait que tout était rétabli sicut erat antiquitas^ et sans nouvelles provisions : le Parlement actuel devenait Grand Conseil, mais avait pour premier président M. Dufour de Villeneuve (1), parce que l'on refondait le Chàtelet, à la tète duquel on plaçait M. de Montyon. Suivant l'abbé de Vermond, la Reine ne paraissait nullement satisfaite de voir le Parlement revenir en entier et sans conditions. Malgré tous ces on dit, l'affaire était toujours enveloppée dans les mêmes nuages et conduite avec le même secret.
Voilà où en étaient les choses dans le courant d'octobre ; vers la fin de ce mois, les bruits du retour des Parlements étaient plus forts que jamais, et l'on continuait de tout ignorer. Le Roi ne s'était pas encore expliqué sur sa résolution ; mais des comités de tous les jours, aux-
(1) M. Dufour de VUleneuve ne fut pas premier président du Grand Conseil. On lit dans le Journal de Morean, k la date du 17 décembre 1775 : « L'affaire du Chfttelet est finie par rapport & M. de Villeneuve; on le fait conseiller d'État. M. Angran d'Alleraj a sa charge. On dit que M. Moreau, procureur du Roi, vend la sienne et est aussi fait conseiller d'État. >