‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 54 sur 307 · ENVOI DES LETTRES DE CACUET · texte numérisé non relu

ENVOI DES LETTRES DE CACUET

quels assistaient seulement M. de Miromesnil, M. de Maurepas, M. de Sartine et M. Turgot, annonçaient que la révolution parlementaire était toute prête. Le 23 octobre, M. le procureur général vint apporter, à Fontainebleau, l'arrêté que le Parlement avait pris pour représenter au Roi le danger de cette révolution. Introduit, il débita son petit discours, auquel le Roi répondit : « /e suis très sur^ pris que la Chambre des vacations de mon Parlement ait fait un arrêté sur des bruits publicsy d^autant qu'il n'y a rien de nouveau », et il tourna le dos. Le procureur général sortit; le Roi s'avança à la porte pour voir comment ce magistrat serait reçu par le public : il le fut mal; il dîna chez le garde des sceaux, et qui que ce soit ne lui parla. Deux jours après, les lettres de cachet, ordonnant à messieurs de l'ancien Parlement de se rendre à Paris le 9 novembre, étaient toutes parties; on avait également averti les membres des trois Cours suprêmes et ceux du Parlement actuel de se trouver le même jour dans leurs maisons , et d'y attendre les ordres du Roi; mais mystère impénétrable de la part des ministres. M. d'Amilly était à Fontainebleau, et tous les anciens Parlementaires con* certaient déjà leur vengeance. M. Lenoir semblait triste : il allait être sous la griffe do gens qui ne l'aimaient pas. En effet, tout était décidé pour finir la révolution si longtemps incertaine. Mme de Durfort, avec laquelle j'eus une conversation particulière le 4 novembre, et à qui je conflai, sous le plus grand secret, les mémoires que j'avais écrits à la demande de M. le duc d'Aiguillon, me dit qu'on avait un peu trop annoncé l'opposition de Mesdames à la révolution qui se préparait, qu'elles de* valent, dans ce moment, avoir l'air de la soumission et de l'acquiescement. Je la quittais lorsque M. de Marville entra et s'enferma tout seul avec elle : probablement il

était chargé, par le garde des sceaux, de faire agir auprès de Madame Victoire et de la ramener à l'avis du Roi. Gela était d'antanl plus vraisemUable que le garde des sceaux lui-même avait eu, la veille, trois conversations avec Monsieur, l'une à dix heures du matin, la seconde à midi et la troisième à cinq heures.

Le 9 novembre, on ne savait encore rien des arrangements pris pour le Parlement. Le 10, tous les facteurs de la poste, conformément à leurs instructions, se rendirent au grand bureau dès sept heures du matin. On leur remit les paquets des ordres, qu'ils distribuèrent, avant midi, à tous messieurs de l'ancien Parlement et du nouveau comme à messieurs de la Cour des aides. Les ordres donnés aux anciens officiers du Parlement portaient : A Monsieur un teU sans qualité, et étaient conçus en ces termes : a Monsieur^ ayant jugé à propos de changer les ordres que je vous ai donnés le 25 du mois dernier, je vous fais cette lettre pour que vous ayez à voies rendre le 12 du présent mois, au matin, en la chambre de Saint-Louis au palais, et que vous y attendiez, en silence, ceux que je compte vous y faire donner ledit jour. Sur ce, je prie DieUy etc. »

Les ordres donnés aux officiers du Parlement actuel étaient suscrits ainsi : A Mons un tel^ président de ma Cour de Parlement de Paris, ou conseiller^ etc^ et leur enjoignaient de se trouver le même jour, 12 novembre, au Louvre, en la chambre où se tenait le Grand Conseil, à dix heures du matin, pour y recevoir les nouveaux ordres du Roi. Ceux à messieurs de la Cour des aides : A Mons un tel, sans qualité, leur ordonnaient de se rendre, à dix heures, en la chambre où se tenait la Cour des aides, au palais.

Le samedi 12, le Roi, qui avait couché à la Meute, partit pour Paris à sept heures du matin, et se trouva sur le

LIT DE JUSTICE. lOT

pont Neuf à sept heures et demie. U avait dans son carrosse les princes, ses frères, M. le prince, de Tingry, capitaine des gardes, et M. le duc de Bouillon (1); il était accompagné de tout le cortège qui précède ordinairement le Roi aux lits de justice. Dès six heures et demie, le garde des sceaux, les conseillers d'Ëtat et les princes et pairs étaient au palais, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus la veille. Le Roi, parvenu à Tescalier de la Sainte-Chapelle, où il était attendu par M. le duc d'Orléans, M. le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de Conti et le comte de la Marche, Gt descendre ses frères les premiers. Ceux-ci s'avancèrent et joignirent les princes du sang, qui, moyennant cela, marchèrent devant, de sorte que le Roi ne se trouva pas à portée de leur rien dire. Il alla à la Sainte-Chapelle, où il entendit la messe. Lorsqu'elle fut dite, il parla quelques instants à l'abbé de Radonvilliers et finit par lui demander : « Quel est cet homme-là ? » L'abbé lui nomma le trésorier de la Sainte-Chapelle, et le Roi continua son chemin en récitant quatre vers du Lutrin de Boileau. Arrivé à la Grand' Chambre, il tint son lit de justice. Je ne rapporterai pas ce qui s'y passa, parce qu'il faut le voir dans le procès-verbal imprimé; d'ailleurs, je n'y assistai pas, et je restai toute la matinée au coin de mon feu. La cérémonie du rétablissement du Parlement ancien dura jusqu'à deux heures et demie. Monsieur partit aussitôt et se

(1) Godefroj-Ch&rles- Henri de la Tour d'ÂuTergne, duc de Bouillon , colonel général de la cavalerie de France , grand chambellan, fils de Gharles-Godefroj de la Tour, comte d'Auvergne, prince de Bouillon et de Turenne» duc d'Albret, et de Marie-Charlotte Sobieska, né le 27 janvier 1728, mort à Navarre (Eure) le 22 décembre 1792. Il avait épousé, le 28 novembre 1743, Louise- Henriette-Gabrielle, née princesse de Lorraine, seconde fille du prince de Pons et d'Elisabeth de Roquelaure, née le 30 octobre 1718«

rendit au Gratid Conseil, accompagné de M. de la Galaisière et de M. d'Aguesseau (1). Il parla à merveille, fit enregistrer l'édit d'établissement du Grand Conseil, que Ton composait des membres du Parlement qu'on destituait, et témoigna à ces magistrats, de la part du Roi, combien il était content de leurs services. Les officiers destinés au Grand Conseil restèrent en place jusqu'à six heures. Ils ne voulurent point délibérer comme Compagnie, mais ils chargèrent les présidents de voir les ministres, et de leur dire qu'ils ne pouvaient accepter la nouvelle existence qu'on voulait leur donner. M. le comte d'Artois, de son côté, était allé à la Cour des aides faire le rétablissement de ce tribunal. Il était accompagné de M. Bastard et de M. le maréchal de Clermont- Tonnerre (2).

Au lit de justice, M. le comte de Maurepas monta dans une lanterne, parce que M. d'Aguesseau lui disputa la préséance comme doyen du Conseil. M. d'Aguesseau avait tort : le comte de Maurepas datait de plus loin que lui. Tout le palais était plein; une foule de dames y

(4) On a vu, au chapitre ii du premier volume, les liens qui attachaient Moreau à tous les d'Aguesseau. Nous donnons aux pièces diverses, pages 595 et suivantes, deux odes qu'il adressa, l'une au grand chancelier, l'autre à celui de ses fils dont il est ici question.

(2) Gaspard, marquis, pms duc de Clermont -Tonnerre, né le 9 août 4689, maître de camp en 4709, maréchal de camp en 4734, lieutenant général en 4734 et gouverneur du Mont-Dauphin, maître de camp général de cavalerie en 4736, gouverneur de Belfort en 4739, se distingua en Bohême en 4744 , prit part à la défense de l'Alsace, au siège de Fribourg, commanda l'aile gauche à la bataille de Fontenoj en 4745, était présent à la prise de Tournay, eut trente-deux escadrons sous ses ordres à la bataille de Lawfeld en 4747 ; nommé maréchal de France le 47 septembre de cette même année, il assista au sacre de Louis XVI, le 44 juin 4775, comme doyen des maréchaux, fut créé duc et pair le 25 juin suivant, et mourut en 4784. Il avait épousé, le 40 avril 4744, Antoinette Potier de Novion, née en 1685 et morte le 29 août 4754.

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étaient arrivées dès six heures du matin pour assister à une cérémonie que Ton ne voit pas deux fois en plusieurs règnes. Dans les rues, on cria fort peu : Vive le Roi! Il paraît que Louis XVI, en envoyant chercher l'ancien Parlement à la chambre de SaintrLouis, fit accompagner le maître des cérémonies par le greffier en chef, d'où il résultait que la Cour plénière, ou Cour de pairie, avait un greffier indépendamment de la séance que le Parlement y venait prendre.

Le maréchal de Richelieu, que je rencontrai avec le président de Gascq, Mme de Rouff et sa mère, et le petit Lessart (1), maître des requêtes, me conta ce qu'il avait entendu au lit de justice : ce n'était point une création d'officiers nouveaux, c'était un rétablissement ; on sup* posait qu'ils avaient conservé leurs droits, leurs titres. Cela était meurtrier pour l'autorité du Roi; il y avait même dans tout cela contradiction, car on supprimait les soixante-quinze offices du Parlement de 1771; or, les possesseurs de ces offices n'avaient pas encouru la forfaiture; il n'y avait eu de leur part ni délit ni instruction; chez les autres, l'instruction n'avait point été faite, mais le délit était constant. M. Baudouin m'expliqua un peu le détail des édits lus par le garde des sceaux Miromesnil, et il convint avec moi que l'édit de discipline, à peu près semblable à celui qui régentait le Parlement qui s'en allait, était beaucoup plus gênant pour les membres

({) Antoine de Valdec de Lessart, né en Gujenne en 1742; maître des requêtes, ami et confident de Necker, devint contrôleur général des finances ^n décembre 1790, ministre de l'intérieur en janvier 1791 et des affaires étrangères en décembre de la même année; voulut s'opposer au courant qui poussait la nation vers une guerre européenne, fut mis en accusation le ââ mars 1792 sur le rapport de Brissot, et traduit devant la Haute Cour d'Orléans; mais, ramené à Paris sur l'ordre de la commune, à son arrivée à Versailles^ il fut massacré, avec d'autres prisonniers, le 10 septembre 1792.

du Parlement, que celui de 1756 qui leur avait fait donner leur démission.

Le 13, les présidents à mortier allèrent à Versailles remercier le Roi, et firent le lendemain leurs visites aux Princes. Les présidents du Grand Conseil se rendirent aussi à Versailles. Monsieur avait écrit à M. de Sauvigny ; il était médiateur de leur affaire : les anciens officiers du Parlement demandaient que, si Ton voulait qu'ils acceptassent les offices du Grand Conseil, on leur conservât honneurs et gages, tels qu'ils les avaient au Parlement. Les présidents étaient jaloux du mortier, et réclamaient une distinction entre eux et les quatre autres présidents. Us désiraient aussi qu'on leur attribuât la maréchaussée, dont ils connaissaient avant 1768. On crut un instant cette affaire accommodée ; le vrai était qu'on ne leur donnait que des espérances , et que l'on travaillait à les faire délibérer comme Compagnie, sous prétexte que Monsieur, ayant accepté d'être médiateur, ne pouvait se trouver l'agent de particuliers. Mais rien n'était encore terminé. Outre les propositions dont j'ai parlé plus haut, ils sollicitaient encore l'exclusion de dix membres que l'on nommerait.

Le 16 novembre, on jouait à la Comédie le Mariage fait et rompu et la Partie de chasse de Henri IV. Toute la France y était : il n'y manquait pas un prince, et le duc de Chartres, entre les deux pièces, jouissait, dans les foyers, des regards et des félicitations du public. La veille, le prince de Conti avait été extrêmement fêté à Versailles ; le Roi l'avait présenté à toute sa famille. La Partie de chasse de Henri IV , quoique assez mal jouée, fut applaudie avec tout l'enthousiasme que la nation avait pour la mémoire de ce bon prince. Quelque temps auparavant, un M. Buquet, procureur du Roi au présidial de Beau*

RESTAURATION DES ANCIENS PARLEMENTS, ili

vais, m'était arrivé avec une lettre de dom Grenier. Il m'apportait un excellent monument historique : c'était la réponse faite par Henri IV (1) aux députés de la ville de Beauvais, le 23 août 1593, lorsqu'ils vinrent lui remettre, à Amiens, les soumissions de cette ville et leurs cahiers, sur lesquels le Roi mit ses apostilles qui servirent à Tédit de réduction. Ce discours, découvert dans les archives de l'hdtel de ville de Beauvais, ainsi que les cahiers apostilles, est un chef-d'œuvre de bonté : c'est un père qui cause avec ses enfants et leur rend compte de sa conduite. J'en fus attendri et je ré* solus de le montrer à Monsieur; j'espérais même obtenir la permission de le présenter au Roi et de le faire imprimer. Je le lus au duc et à la marquise de Laval, à la duchesse de Luynes : ils trouvèrent tous ce morceau charmant, et le duc de Laval encouragea fort mon projet de l'envoyer à Monsieur. Je le lui adressai en effet. Je le confiai aussi à M. Bertin, qui me promit de le .communiquer au Roi et en parut très content.

L'opération de la restauration des Parlements essuya bien des critiques : les trois quarts de la Cour en furent mécontents. Pour le bien de la paix, les deux doyens qui avaient été nommés présidents se désistèrent de ce droit. Les présidents au Parlement, MM. Basset et de MaroUes, ne consentirent pas à en faire autant. Le président de Nicolaï adressa à M. le garde des sceaux une lettre fière et honnête , pour lui reprocher la façon dont 'il s'était conduit à son égard, et l'assurer qu'il ne voulait pas de la présidence du Conseil. Il faut convenir que M. de Miromesnil mit dans cette affaire avec le Parlement de

(i) Ce discours fournit à Moreau le sujet de sa brochure intitulée : Henri IV peint par lui-même, n<> LVII du catalogue de ses ouvrages.

Paris plus que de la dissimulation : il y mit de la fausseté. Tout était fait, tout était arrangé; le président de Nicolaï» en lui rendant compte de la manière dont s'est passée la chambre des vacations, lui écrit : a Pour prix de mon zèle et de ma fidélité, je ne demande au Roi d^autre grâce que d'être dispensé d'aller lui en rendre compte; j'ai déjà dévoré trop d'avanies! » Le g^arde des sceaux lui expédie deux lettres pour lui ordonner de venir et pour lui mander qu'il sera bien reçu. Le président va à Fontainebleau; il est l'objet de la risée des antichambres. Le Roi l'écoute, tourne le dos et dit : « C'est boni » M. de Nicolaï se retire et dit : « C'est court! » Cette espèce de fausseté du garde des sceaux paraît encore dans la manière dont il répond aux lettres du Parlement de Bretagne : il le blâme d'ajouter foi à des bruits populaires, et, quand il écrit ainsi, tout est déjà décidé.

La messe rouge fut célébrée le 21. Le lendemain, le Parlement arrêta des remerciements par députation et fit des réserves ; puis les gens du Roi allèrent à Versailles aûn de prendre le jour de Sa Majesté : on commençait à être inquiet de leurs inquiétudes. Le Grand Conseil fit des Remontrances et résolut de les porter au Roi; l'embarras de la position était que , formant alors Compagnie, ils ne pouvaient plus quitter le service, au lieu qu'il aurait mieux valu ne pas le prendre. Lorsqu'ils sollicitèrent une réponse, cette réponse fut ferme et même dure. Le Roi leur dit qu'il était surpris que leur première délibération fût un acte de désobéissance; qu'il tenait, avant tout, à être obéi, et qu'il examinerait ensuite leurs Remontrances.

Le 27 novembre, la grande députation du Parlement de Paris et la Cour des aides allèrent remercier le Roi. Celui-ci reçut assez froidement le Parlement, qui fut pourtant présenté à la Reine. L'une et l'autre Cour deman-

DISCOURS DE M. SÉGUIER. Ii3

dèrent qu'on leur distribuât les membres du Grand Conseil encore exilés pour n'avoir pas consenti à accepter des places dans le Parlement de 1771. Gela leur fut refusé. Le Parlement de Paris était très mécontent de la Cour plénière, et» dans la suite, il fit des Remontrances (1). Ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que l'autre parti n'en n'était pas plus satisfait : il prétendait quele Roi se mettait dans la dépendance de cette Cour, qui, en décidant si le Parlement avait eu tort ou raison, jugerait la législation même et déciderait du sort des édits.

Le discours de M. Séguier, à la rentrée du 28, révolta même les plus zélés Parlementaires actuels. Il avait, disaitron, comparé, sans le nommer, le chancelier à Néron et à Ërostrate.

Le Parleme*nt s'assembla le 2 décembre 1774, et or* donna que les princes et les pairs seraient invités à s'y rendre, le 9 duiméme mois, pour délibérer sur le fond et la forme des édits enregistrés au lit de justice. Ces messieurs du Parlement débitaient qu'il ne s'agissait de rien dans cette assemblée, que ce n'était qu'une forme pour assurer davantage la besogne du Roi. Voilà le langage que tenaient les partisans de M. de Maurepas et du garde des sceaux ; mais les intrigues du parti Choiseul commençaient. Le 7, j'allai au lever de Monsieur, qui me fit l'honneur de me parler. Il avait été invité à l'assemblée des chambres du Parlement^ comme tous les pairs, par un simple billet, signé Ysabeau. Je ne pus m'empécher de

(1) Du Bucq nous amusa beaucoup avec son imagination : en parlant de certains bateleurs de la foire qui disaient : c Nous vous montrerons, messieurs, des cheveux de Charles le Chauve, l'étrille du cheval de bronze, etc. », il prétendit que ces cheveux de Charles le GhauTe lui rappelaient les faiseurs d'oraisons funèbres qui cherchaient ces cheveux, et que l'étrille du cheval de bronze ressemblait assez aux remontrances du Parlement. (Journal de Moreau.)

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