‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 67 sur 307 · CARTONS · texte numérisé non relu

CARTONS

avait une loi romaine sur cette question, mais qu'elle ne parlait pas des empereurs. Le duc de Choiseul pouvait avoir raison en droit; mais pourquoi cette affectation? Non erat hic locus.

Le duc d'Aiguillon demanda avec instance, et obtint la permission de faire imprimer sa correspondance ministérielle dans cette affaire, pour servir de réponse aux imputations de M. de Guines. On avait dit qu'elle le serait au Louvre; c'était inexact : elle le fut chez Quillot et parut le 3 avril : on m'en donna le lendemain deux exemplaires. Je la lus en entier dans la journée. Elle prouvait parfaitement, non son impartialité, mais la partialité qu'il avait marquée pour M. de Guines contre Le Tort; si quelqu'un eût dû se plaindre, c'était ce dernier.

Au milieu d'avril, je reçus deux exemplaires d'un deuxième mémoire de Le Tort; le style en était si insolent qu'il me dégoûta. Cependant ce mémoire fit grand bruit; la page vingt-trois était terrible contre M. de Choiseul : on prétendait que, dans les mois de novembre et de décembre 1770, il avait entretenu avec M. de Guines une correspondance secrète, que l'on avait enregistrée, et qui avait pour objet d'engager l'Angleterre à nous déclarer la guerre coûte que coûte, et que cette correspondance avait été continuée depuis l'exil de ce ministre. On parlai^ aussi d'une lettre de Mme la duchesse de Gramont, qui prouvait qu'elle-même jouait alors sur les fonds d'Angleterre.

Quelques jours après, nouveau mémoire de Le Toi l , celui-ci très plaisant et intitulé : Cartons. Il profitait de la publicité de la correspondance de M. le duc d'Aiguillon, pour reprocher à son adversaire sa mauvaise foi, qui pouvait n'être, au fond, qu'imprudence, fanatisme, esprit de parti et d'intrigue, car tout s'en sentait dans ce moment-là.

Le 11 mai, on commença au Chàtelet le rapport de l'affaire de M. de Guines. Il venait de publier deux mémoires; l'un avait pour titre : Procès de M. de Guines d'après les plaintes; l'autre était un historique tendant à inculper tout l'ancien ministère. M. le duc d'Aiguillon se rendit à Versailles le 20 mai ; il était à une heure chez M. le garde des sceaux» qui^ de son côté, alla ensuite demander une audience à la Reine. Cette princesse montrait une partialité incroyable en faveur de M. de Guines, dont un arrêt du Conseil, très bien rédigé, avait supprimé un dernier mémoire intitulé : De f origine et des progrès du procès de Jf. de Guines. Ce mémoire était en entier dirigé contre M. d'Aiguillon, pour prouver que ce procès était son ouvrage et un complot; imputation ridicule, déplacée, téméraire, démentie par la correspondance imprimée entre M. d'Aiguillon et M. de Guines, et contraire aux ordres du Roi. Les partisans de M. de Choiseul avaient crié à l'injustice. La Reine, toujours environnée des ennemis de M. d'Aiguillon, voulait que Ton révoquât l'arrêt de suppression, au sujet duquel elle maltraita fort M. de Vergennes, qui lui répondit avec beaucoup de noblesse et de fermeté ; et, bien que dans cet arrêt le Roi se plaignît de ce que M. de Guines lui avait manqué, cet ambassadeur ayant paru chez elle le lendemain du jour où il fut rendu, elle ne parla qu'à lui et le combla de bontés. Enfin, pour lui donner satisfaction, il fallut que le garde des sceaux écrivit au Chàtelet une lettre lui mandant que l'intention du Roi n'était pas d'empêcher que l'on se servît de ce mémoire pour la discussion de la cause de Le Tort.

On continuait à cette Cour l'examen de l'affaire, et on assurait que les juges de cette Compagnie étaient cuirassés contre les sollicitations. Ils rendirent leur

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