‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 68 sur 307 · RAPPEL DU COMTE DE 6UINES · texte numérisé non relu

RAPPEL DU COMTE DE 6UINES

jugemeot le 2 juin 1775 :. Le Tort fut condamné à faire réparation à M^ de Guines, et à trois cents livres de dommages-intérêts. Par une sentence particulière, on déclara nul le décret contre Gerbier : il fut dit qu'il n'y avait pas lieu au réquisitoire du procureur du Roi, et il fut déchargé de toute accusation. Le principe de ce jugement était que c'est à l'accusateur à prouver tout. Il laissait subsister toutes les opinions. Je courus avec mon frère embrasser Gerbier, très heureux de la solution de cette affaire.

Le comte de Guines alla, dès le lendemain, se montrer à Versailles et prit congé pour retourner sur-lechamp en Angleterre. Il est à remarquer qu'il n'avait gagné qu'à la pluralité de sept contre six, malgré les plus ardentes sollicitations et le très grand intérêt que la Reine avait témoigné pour sa cause. On le trouva téméraire de rentrer à Londres , ou l'on croyait qu'il serait insulté, parce que ce jugement du Ghàtelet, loin de détruire, confirmait au contraire l'opinion publique qui ne lui était pas favorable. Il était pourtant satisfait de la sentence, mais Le Tort voulait en appeler ; l'ancien secrétaire se disposait aussi à partir à Londres, où il allait, disait-il, préparer les logements de M. le comte. U dut renoncer à ce voyage , et l'on assura que la Reine lui avait fait savoir que, s'il appelait du jugement, elle l'enverrait pourrir dans un cul de basse-fosse. En conséquence, on jugea que l'affaire entre lui et M. de Guines était terminée, et que tout le monde était content. Il n'en était rien : le procès recommença et fut un foyer d'intrigues.

M. de Guines fut rappelé de son ambassade le i" février 1776 : on en ignora le motif. La lettre qui lui fut écrite ne lui laissait aucun recours de se plaindre. On prétendit qu'il s'était mal conduit, et avait déplu par ses

d42 MES SOUVENIRS.

propos à la Cour d'Espagne. L'ambassadeur affirmait que ni lui ni le ministre d'Espagne n'avaient demandé son rappel. M. de Yergennes disait lui-même qu'il avait été très étonné quand le Roi lui avait donné cet ordre» qu'il n'en connaissait pas la cause, et qu'il en avait été d'autant plus surpris que, peu de jours auparavant, Sa Majesté l'avait chargé d'assurer M. de Guines qu'elle était très satisfaite de sa conduite. Mais voici ce qui me parut le plus incroyable : c'était M. Turgot lui-même qui avait sollicité le rappel de l'ambassadeur. Quoi qu'il en soit, M. de Guines fut jugé le 21 mars 1777, et gagna son procès.

On raconta alors que d'Amécourt avait répondu à M. de Maurepas de vingt-cinq voix : il avait donné à dtner plusieurs fois à tous les conseillers de la Grand'- Chambre , et cependant Le Tort perdit : il fut condamné au blâme, avec arrêt imprimé. On laissa une queue pour les intrigues; et ce qu'il y eut d'affreux et d'étrange, ce fut la disposition qui mettait Gerbier hors Cour,- quoique la sentence qui le déchargeait, très séparée de celle rendue sur l'affaire de Le Tort, n'eût été attaquée par personne, et que la Cour eût commencé par dire qu'elle n'avait point à y prononcer. Chose non moins extraordinaire : un mois plus tard, au Conseil des dépêches, on admit la requête en cassation de M. de Bellegarde (1),

(i) Un soir que Marie- Antoinette sortait des cabinets du Roi, elle dit à Mme de Miserj et à Mme Gampan en essayant ses jeux remplis de larmes : c Vous me voyez pleurer, mais n'en prenez pas d'inquiétude^ ce lotit les plus douées larmes qu'une femme puisse verser; elles sont causées par Vimpreuion que m'ont faite la justice et la bonté du Roi. Il vient d'accorder, à ma demande, la revision du procès de MM, de Bellegarde et de Moutier, victimes de la haine du duc d'Aiguillon contre le duc de Chùiseul. Il a été tout aussi juste pour le duc de Guines dans son affaire avec Le Tort. Il est heureux pour une reine de pouvoir admirer, estimer celui qui lui fait partager le trône; et vous, je vous félicite de vivre sous

Page 1