NOMINATIONS DANS LA MAISON DU ROI
Le Roi nomma à la place d'écuyer commandant M. de Lançon, et MM. de Montagnac et de Saint-Angel ayant donné leur démission, il leur conserva leurs appoin«> tements et leur entretint à chacun quatre chevaux; cependant, après un travail avec M. de Lambesc (i), il venait de réformer quatre cents chevaux de la Grande Ëcurie.
Quant à la Reine, elle prit M. de Chartres (2) pour grand
(1) Charles-Eugène de Loirraine, duc d'Elbeuf, prince de Lambesc, dernier rejeton d'une des branches de la maison de Lorraine, grand écujer de France, fils de Louis-Charles, prince de Lorraine, comte de Brionne, et de Louise-Julie-Constance de Rohan-Guéménée, né le 28 septembre 1751. colonel-propriétaire du régiment de cayalerîe Rojal-AUemand, fit charger la foule aux Tuileries le 12 juillet 1789; mis en accusation pour ce fait, il fut acquitté par le Chà* telet, émigra, servit dans les armées autrichiennes, devint feldmaréchal en 1796, fut créé pair de France et duc d'Elbeuf en 1814, et mourut à Vienne en 1825. Il avait épousé, en 1803, la comtesse Anne de Cetter, veuve du comte Potocki, et s'était remarié, en 1812, avec la comtesse douairière de CoUoredo.
(2) Pierre-Auguste-Bernardin de Rosset de Fleury, fils de Jean- Hercule, duc de Fleury, et de Marie Rej, né le 3 mai 1717, abbé de Longpont, puis de Buzai, vicaire général de Paris en 1741, premier aumônier de la reine Marie Leczinska en 1743, évéque de Chartres en 1746, mort le 13 janvier 1780. — Après une conférence de piété, la Reine demanda un jour à M. de la Motte d'Orléans, évéque d'Amiens, qu'il lui donnât son portrait. Le digne prélat sut se dé^ barrasser avec toutes les grâces de la modestie et refusa. Quelque temps après, M. de Fleury, évéque de Chartres, eut aussi le désir d'ayoir le portrait de son confrère ; il se douta bien qu'il ne l'aurait que par ruse. Il le fit inviter & dîner chez M. de Beaumont archevêque de Paris, et un peintre aposté derrière un paravent yint à bout, pendant ce repas, de tirer le portrait convoité. La Reine sut l'aventure et engagea M. de Chartres & lui faire présent de ce tableau, c Madame, répondit le prélat, Votre Majesté pour avoir ee portrait n'o qu'un moyen, c'est de m'en donner l'ordre formel, car j'y tiens trop fortement. ^ ^ t Ohî momieur, reprit la Reine, je ne voue l'ordonnerai pas assurément, mais je vous offre le mien. « Cela fut pris pour un ordre, et la Reine eut bientôt le tableau. L'évèque d'Amiens, en entrant chez la Reine, fut surpris & l'excès : * Eh! madame, s'écria-i-il, où Votre Majesté a-t-elle trouvé cette vieille carcasse? » — La Reine lui conta son marché avec l'évèque de Chartres. — > Madame, que m* apprenez-vous là? dit-il. Tétais plein de laMration pour M. l'évèque de Chartres, et voilà que vous me le
aumônier, M. de Paulmy (1) pour chancelier, et 6t nommer à l'évéché de Nancy Tabbé d^ Sabran, son premier aumônier; ils prêtèrent serment entre ses mains. Par ses provisions, M. de Chartres avait été dispensé de ce serment, attendu celui qu'il avait déjà prêté mais il ne voulut pas priver la chambre de la Reine des émoluments de cette formalité, qui étaient un objet de deux cents louis. On voit, par ces nominations, qu'il n'était plus question de l'archevêque de Toulouse (2), auquel l'abbé de Yermond avait inspiré les plus douces espérances.
Je sus à cette époque, par M. Baudouin (3), mon nouvelliste ordinaire, un trait tout à l'honneur de Marie-^Antoinette : M. de Pontécoulant, major général des gardes du corps, avait, sous le feu roi, soutenu avec beaucoup de respect et de fermeté le droit des gardes du corps,
â4mnez pour un usurier! *... Un fin trouTe toujours un plus fin qui le dupe.
(1) Antoine-René de Vojer d'Argenson, marquis de Paulmj, fils de René-Louis de Vojer de Paulmj, marquis d'Argenson, et de Marie-Magdeleine-Françoise Méliand, né le 22 novembre 1722, avocat au Ghâtelet en 1742, conseiller au Parlement en 1744, maitre des requêtes en 1747, membre de l'Académie française en 1748, ambassadeur en Suisse la même année, secrétaire d'État au département de la guerre, en survivance du comte d'Argenson, en 1751, ministre de la guerre en 1757, ambassadeur en Pologne en 1762 et à Venise de 1766 à 1770. Il faisait partie de l'Académie des sciences et de celle des inscriptions et belles-lettres; sa magnifique bibliothèque, achetée en 1781 par le comte d'Artois, a formé le nojau de la Bibliothèque de VArsenaL II mourut en 1787. Il avait épousé, en premières noces, le 17 juillet 1744, Anne-Louise-Jacqueline Dangé, morte sans enfants le 14 juillet 1745, et en secondes noces, en mars 1748, Suzanne Fyot, fille de Claude-Philibert, seigneur de la Marche en Bresse et comte de Bosjan.
(2) Loménie de Brienne.
(3) M. Baudouin, maître des requêtes au Parlement, fut lié intimement avec Moreau pendant toute sa vie. On trouvera à la fin du volume, aux pièces diverses, page 594, une chanson adressée à Mme Baudouin,
M. D£ PONTËCOULANT. 9
que la comtesse de Noailles voulait exclure du dîner de Madame la Dauphine. Cette princesse ayant pris cette affaire avec chaleur, M. de Pontécoulant avait réclamé la décision du Roi, qui avait nettement jugé contre Madame la Dauphine. CeUe-ci ne dissimula point son mécontentement, et menaça même de se souvenir longtemps de cette petite tracasserie. Depuis la mort du feu roi, elle n'avait rien dit à Pontécoulant, qui était inquiet; il fit parler à la Reine par M. de Saulx (1), lui fit connaître le chagrin que lui causait son silence, et la fit assurer que, si elle conservait quelque ressentiment de la con« duite qu'il avait été obligé de tenir, il croirait devoir au respect qu'il avait pour elle la démission de sa place. La Reine ordonna de lui répondras qu'il n'eût aucune préoccupation; et le lendemain, l'apercevant en se rendant à la messe, elle s'approcha de lui et lui dit : çc Monsieur de Pontécoulant^ soyez bien sûr que foi tout oublié, tout^ tout; mais il me reste une inquiétude, c'est de savoir si vous avez aussi tout ouilié, » Le pauvre Pontécoulant ne put répondre qu'en fondant en larmes.
Le 27 mai, j'allai, comme c'est l'usage dans les mutations, renouveler mon serment de fidélité et d'attachement au duc d'Aiguillon ; il^me traita à merveille, et nous causâmes pendant trois quarts d'heure avec la plus grande cordialité. Il me sembla sincèrement touché de la mort du feu roi, mais content de son successeur, sur le compte duquel il s'exprima ainsi : a Je craignais qu'il ne fût dur; il ne l'est point. Il n'est que sauvage et timide; il se sent tiraillé par différentes intrigues^ toutes extrêmes^ entre lesquelles il serait bien à souhaiter que Von trouvât un milieu. Ce qui lui est principalement suggéré par la Reine et par Monr
(1) Comte de Saulx-TaTannes, cheTalier d'honneur de la Reine*
sieur c'est de ne se livrer à aucun de ses ministres, car ce qtAS Von appréhende, c'est que tun d'eux n'acquière crédit et pré* pondérance. Aussi M, de Maurepas même n'est pas plus écouté que les autres, et n'a encore rien gagné, si ce n'est le droit de dire ce qu'ilpense lorsqu'on l'interroge. Sa Majesté n'écoute ni la Reine ni ses frères quand il s'agit des affaires du gouverne» ment; mais on attaque les choses en tondant sur les individus. »
11 m'assura ensuite que le Roi était très prévenu on faveur de la besogne de M. le chancelier, qu'il le lui avait témoigné en lui parlant de M. le duc d'Orléans (1), dont le rappel lui avait été confié par le feu roi. Je lui fis observer que c'était ce qui pouvait arriver de mieux dans le moment présent, puisque c'était le plus grand obstacle qui pût se présenter coptre le retour de M. de Choiseul; j'ajoutai qu'il n'était pas possible que, plus tard, le Roi ne s'aperçût que cette besogne n'avait point encore son degré de perfection et de maturité ; qu'alors il faudrait bien faire quelque chose de grand et d'utile pour ramener les princes et les pairs, dont le retour serait peut-être le seul moyen d'ennoblir et d'épurer une compagnie qu'il serait très dangereux et, en même temps, très injuste et très irrégulier de détruire. Nous nous entretînmes très franchement des divers moyens qui pourraient être mis en usage pour faire le plus grand bien^ en rendant à la magistrature la considération publique. Je fus très satisfait de lui; il parut l'être également de moi, et me donna ren-
(1) Louis-Philippe, duc de Chartres, puis, en 1752, duc d'Orléans, fils de Louis, duc d'Orléans, et d'Auguste-Marie-Jeanne, princesse de Bade, né le 12 mai 1725, fit en 1743 la campagne du Rhin, épousa, le 17 décembre de cette même année, Louise-Henriette de Bourbon- Gonti, fut nommé lieutenant général en 1744, assista aux batailles de Fontenoy^ de Raucoux, de Lawfeld, devint gouverneur du Dauphiné, sur la démission de son père, en 1747. Veuf en 1759, il épousa secrètement, en 1773, Mme de Montesson, et mourut le 18 novembre 1785.
DEMISSION DU DUC D'AIGUILLON. il
dez-vous au jeudi ou au vendredi de la semaine suivante.
J'eus soin d'être exact, car je devais lui lire un long mémoire que j'avais composé dans le but de l'instruire des principes qui pouvaient conduire à restituer à la ma* gistrature sa dignité. La porte était consignée. Je me fis annoncer et j'entrai sur-le-champ. Je lui dis : « Je crmfis que vous ne soyez occupé aujourd'hui; je reviendrai demain^ si vous voulez 9 et nous travaillerons. » Il me répondit en souriant tristement : a Ni aujourd'hui ni demain; je ne suis plus de ce monde. » Je fus au désespoir et je le lui témoignai. Il me conta qu'il donnait le soir même sa démission : il avait été averti qu'on la souhaitait. Vraisemblablement, c'était M. de Maurepas qui lui avait porté cette parole, et il aimait mieux prévenir sa disgrâce par une retraite noble et en bon ordre. Il me demanda le secret; néanmoins, dans l'après-midi, avec les mêmes précautions, il fit aussi part de sa détermination à tous ses premiers commis.
Ce jour-là, en effet (2 juin 1774), M. d'Aiguillon alla au Conseil, et, après le Conseil, dans une audience particulière, il remit sa démission de ses deux places. Sa Majesté lui donna toutes sortes de témoignages de bonté. On a prétendu qu'elle lui avait offert une pension de 40,000 livres qu'il avait refusée. M. de Chabrillan, son gendre, m'a appris depuis que cette offre n'était pas vraie. Ce ministre se retira avec Testime et l'amitié de tous les honnêtes gens ; le militaire était enchanté de lui. Il porta la peine des marques d'attention que la reconnaissance l'avait obligé d'avoir pour cette Mme Du Barry qu'il n'avait point placée à la Cour; mais on doit remarquer qu'il ne s'était attaché à elle qu'en vue de se sauver du plus grand danger, au lieu que tant d'autres, etnotam-
ment le chancelier, s'étaient bassement mis sous les pieds de cette créature, poussés par le seul intérêt d'augmenter leur faveur. Du reste, il ne s'était point livré à ses vilains éntours, et les Du Barry, dans les derniers temps surtout, avaient été ses ennemis.
La princesse d'Armagnac ne voulait pas croii^ que le chancelier eût eu aucune part dans la retraite de M. d'Aiguillon ; pourtant Sémonin, qui avaitle cœurnavré comme moi, m'affirma que ce n'était point la Reine qui l'avait fait renvoyer, et il semblait même assez apparent que ce renvoi ne ferait pas les affaires du parti Choiseul. Comme à Paris on rit de tout, on donna à M. de Maurepas le surnom de Chasse-Cousin.
Le 3 juin, le Roi dépécha un courrier à Ghatou avec une lettre pleine de confiance et de bonté pour M. Bertin : il lui mandait de le venir joindre sur-le-champ. M. Bertin était à M ontesson avec des dames ; il prit congé d'elles, courut s'habiller et partit. Il ne trouva pas le Roi à la Meute, où la Cour était installée depuis la maladie de Mesdames : Sa Majesté était allée avec la Reine voir Madame Louise à Saint-Denis, et avait entendu le salut aux Carmélites. L'abbé Bertin (1), qui y était, m'a dit que le Roi donnait bourgeoisement le bras à sa femme, et que le peuple enchanté criait de toutes ses forces : Vive le Roi! Sa Majesté, à son retour, chargea M. Bertin de faire par intérim le département des affaires étrangères. Cette marque d'estime me causa d'autant plus de plaisir, qu'elle semblait indiquer que ce ministre aurait part à la confiance du Roi, et n'avait point de dégoûts à craindre. Il était le seul qui n'eût point encore demandé à Louis XYI à travailler avec lui ; il sentait que son département ne
(i) L*abbé Bertin, frère du ministre, était supérieur de la maison des Carmélites de Saint-Denis.