CHAPITRE XI
Le Rot s'empare du comtat d'Avignon. — Droits du Saint-Siège et intérêts du domaine de France. — M. Maynon d'Invau aux finances. — Histoire de ses perruques. — Écrits divers. — Des bornes de l'esprit humain. — M. de Maupeou, chancelier et garde des sceaux. — Entrevue à Versailles. — Le féal Le Brun. — M. de Monclar et le chancelier. — Maréchaussée et Fête-Dieu. — Pétigny, secrétaire de la chancellerie. — Arrêt rendu et cassé. — M. Pomme. — Mes vapeurs. — Hoc Itaeus velit et magno mercentur Atridœ. — Départ pour Aix-la-Chapelle en compagnie de l'archevêque de Cambrai et de la comtesse de Gramont. — Séjour à Heverley, près Louvain, chez le duc d'Aremberg. — Visite aux archives de la grande église d'Aix-la-Chapelle. — M. d'Albertas, premier président de la Cour des comptes, aides et finances de Provence, vient & Paris. — Il m'emmène à Compiègne. — Affaire d'Alhertas contre Nibles.
En septembre 1768, M. de Laverdy se brouilla avec M. de Choiseul; il intrigua même, contre lui. Celui-ci n'intriguait pas, mais personne ne savait mieux que lui déconcerter les menées de cour et dérouter tous les manèges qui pouvaient lui nuire (1) ; il désarçonna M. de Laverdy et le fit renvoyer.
(1) Au début de cette année-là, il avait déployé toute l'habileté dont il était capable, pour essayer d'étouffer l'affaire suivante, que rapporte Moreau dans son Journal :
Dimanche 3 janvier 1768. — On conte dans Paris une histoire effroyable du vicomte de Choiseul, notre ambassadeur à Naples. Il avait, dit-on, une chanteuse célèbre, Mlle Gabrielli ; lasse de lui, elle lui a préféré M. de Kaunitz, l'ambassadeur de Vienne. Dans un accès de colère, le vicomte de Choiseul a donné deux coups d'épée à cette fille ; l'un, arrêté par une baleine de son corps, ne l'a point blessée; l'autre a percé le bras. Tous les étrangers ont pris parti
Lorsque ce ministre fut éconduit, je venais de composer, sur son ordre, et de faire imprimer un ouvrage dans lequel je me trouvai courir la même carrière que mon célèbre et irréconciliable antagoniste, M. de Monclar. On se rappelle que le Roi s'était mis en possession du comtat d'Avignon : M. de Ghoiseul avait chargé le parlement d'Aix de cette conquête ; il était incertain si la France devait le garder, mais c'était le vœu du Parlement. M. de Ghoiseul avait choisi M. de Monclar pour écrire un grand ouvrage destiné à établir les droits du Roi sur cet ancien domaine de la Provence. Vraisemblablement, M. de Laverdy, qui était dévot ou qui voulait le paraître, sut que la dissertation du procureur général de Provence n'était rien moins que religieuse : il tombait assez indécemment sur le Saint-Siège, sous prétexte d'attaquer les entreprises de la cour de Rome. Je reçus donc ordre de traiter la même question et de le faire d'une manière qui ne pût choquer personne.
Je me livrai à la recherche des titres qui me manquaient ; j'examinai ceux que l'on me confia, et je constatai, effectivement, beaucoup de vices dans les actes par lesquels les papes s'étaient fait céder ce petit pays. J'ai conservé toute la correspondance que j'eus avec M. deLaverdy à ce sujet; et mon travail, qui ménageait également les
pour elle. Le spectacle, dont elle faisait les délices, a manqué. On l'a dit ou fait passer tout de suite à Turin. Cette affaire est très grave.
Mercredi 6 janvier 1768. — L'histoire du vicomte de Choiseul se confirme. M. de Choiseul, en l'apprenant au Roi, Ta prié que le duc de Praslin pût l'ignorer ; cela est peut-être convenu entre eux : c'est le moyen de sauver la révocation.
Mardi, 12 janvier. — On ne sait encore si l'on fera revenir M. le vicomte de Choiseul de son ambassade. Le Roi a dit à M. de Choiseul : t Je ne dois point donner d'ordres là-dessus; c'est à vous autres à décider du parti qu'il faut prendre. » Tout Paris veut que le marquis de Noailles prenne sa place.
M. MAYNON D'INVAU. 187
droits du Saint-Siège et les intérêts [du domaine de nos rois, lui parut si propre à donner une juste idée de la question, qu'il m'avertit qu'il allait le faire imprimer au Louvre par ordre du Roi. Je l'en détournai : je ne croyais pas qu'il convînt au Roi de prendre si hautement des engagements, quand il me semblait si probable qu'il devait rendre un jour le pays dont il s'était emparé (1), car je n'avais point dissimulé les avantages que la cour de Rome pouvait tirer d'une longue possession. L'ouvrage fut imprimé à l'ordinaire, et on était sur le point de le distribuer lorsque M. de Laverdy fut renvoyé.
M. de Choiseul mit à la tête des finances M. Maynon d'Invau (2), qui n'a jamais été que son commis. Il était difficile de rencontrer un original plus bardé de philosophie et de ridicules. L'histoire de ses perruques occupait, tous les jours, quatre valets de chambre, qui n'avaient point d'autres fonctions que de les tenir bien poudrées, pour que Monseigneur pût en changer chaque fois qu'il allait au conseil et en revenait.
Entièrement dévoué à son protecteur, il ne m'aimait pas ; mais j'avais encore auprès de lui une tache : j'étais malaveclesEncyclopédistes,quiavaienttoutesaconfiance. J'en fus donc plus mal accueilli même que je ne l'avais été de M. de Laverdy. Je lui parlai de mon travail sur Avignon comme d'un enfant posthume de son prédéces-
(1) En effet, Louis XV, qui avait occupé le comtat d'Avignon en 1768, le rendit au Pape en 1771 .
(2) Maynon d'Invau, né en 1721, conseiller d'État, homme peu laborieux, d'une santé faible, incapable d'énergie. Son inertie, rapprochée de la conformation physique de sa tête, donna naissance à î'épigramme suivante :
Midas avait des mains qui changeaient tout en or; Que notre contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! Pour l'État épuisé, ce serait un trésor. Mais, hélas t de Midas il n'a que les oreilles!
seur. Il consulta M. de Choiseul, et il fut décidé que toute l'édition en serait retirée par M. de Sartine (1), qui la garderait. Je n'en fus pas étonné : le ministre des affaires étrangères ne voulait point d'un écrit pouvant partager l'attention du public avec celui qu'il comptait si bien payer à M. de Monclar. Ce n'est pas tout : M. d'Invau, affectant de me confondre avec une foule de prétendus jurisconsultes que M. de Laverdy avait attachés à son ministère, manifesta l'intention de me renvoyer avec eux. J'eus encore, dans cette occasion, les plus grandes obligations à M. Bertin : il rappela mes services ; il eut la bonté de vanter ma personne ; enfin, il prit si chaudement mon parti que je fus excepté de la proscription. Il est vrai que, pendant toute l'année que le ministre est resté en place, à peine l'ai-je vu trois fois. Je continuais de travailler avec M. Bertin, et je me livrais en entier aux ouvrages que j'avais entrepris pour nos princes.
Après mon Traité de la Justice et celuj de la Fermeté, je dressai une espèce de tableau raisonné de toute l'administration de la justice en France. Son but était de faire connaître à Mgr le Dauphin les titres, les caractères et les fonctions de toutes les places, de tous les corps, de toutes les dignités, quipartagaient l'exercice de l'autorité publique.
Je composai, ensuite, un ouvrage qui était peut-être le plus difficile de tous. Ce fut moi qui le proposai à M. de la Vauguyon ; c'étaient des Institutions politiques et morales sur les devoirs du prince relatifs à la religion, au culte public, à l'autorité des ministres delà foi. Je ne concevais
(1) Antoine-Raymond- Jean-Gualbert-Gabriel de Sartine, comte d'Alby, né à Barcelone en 1729.. conseiller au Chàtelet dès l'âge de vingt-trois ans, lieutenant criminel en 1755, lieutenant de police en 1759, secrétaire d'État à la marine, puis ministre, fut disgracié le 44 octobre 1780, et mourut à Tarragone en 1801.