‹ Mes souvenirsChapitre 102 sur 207 · RÉCEPTION QUE ME FAIT M. DE MAUPEOU · texte numérisé non relu

RÉCEPTION QUE ME FAIT M. DE MAUPEOU

regrets de ce que j'avais attendu cinq ou six minutes, manda son suisse, et me désignant : « Vous voyez M. Moreau; de jour et de nuit, à quelque heure qu'il vienne, j'entends que ma porte lui soit toujours ouverte. »

Nous voilà ensuite assis, et moi qui n'avais pas grand'chose à dire, à peine avais-je le temps de parler. Il me demanda mon amitié, le secours de mes lumières : a II y avait longtemps qu'il savait ce que je valais; il se promettait bien d'employer mes talents. » Afin de me prouver sa confiance, il enfile l'histoire très détaillée de sa conduite, m'étonne par des confidences qui me font tomber dès nues ; puis il ajoute, en se familiarisant jusqu'à me tutoyer : « Tu connais mon père, tu sais qu'il n'a rien fait : eh bien! s'il avait fait quelque chose, je ne serais pas chancelier; mais je conduisais tout, j'étais dans l'intimité des gens de la Cour. Ne trouves-tu pas que j'aie habilement agi? » En vérité, je cherchais ce que je pourrais répondre; je croyais avoir devant moi un homme enivré de sa fortune, et je n'étais pas suffisamment à même d'apprécier son caractère pour avoir quoi que ce soit à répliquer. Je n'avais jamais été bien avec son père, tion que j'eusse eu à me plaindre personnellement de lui, mais parce que jamais je ne lui avais vu accomplir ni proposer aucune chose bonne ou utile, et que, quand j'avais eu à l'entretenir d'affaires, j'avais rencontré un homme qui battait la campagne et tâchait de parler beaucoup pour ne rien dire.

Après mille détails que me donna le chancelier, il en arriva enfin à ma compagnie d'Aix et à la cour des aides de Montpellier, dont il n'ignorait pas que je possédais la confiance. Il me réclama un état des affaires que Tune et l'autre avaient devant le Roi, et une liste des meilleurs sujets composant ces deux corps. Je lui promis de le satisfaire, et je l'ai fait ensuite avec la plus grande bonne

foi et sans mal parler de personne, mais en louant beaucoup les talents et les services de ceux qui, dans ces compagnies, pouvaient se rendre utiles au gouvernement. Il finit par me raconter qu'il était sorti pour aller visiter l'hôtel de Gramont, qu'il désirait louer. II ajouta : « Vous serez mon voisin (je demeurais dans la rue Basse du Rempart), vous viendrez me voir souvent. En attendant, je veux que tu viennes à Fontainebleau. Tu n'auras pas, s'il te plait, d'autre table que la mienne, et tu verras que nous ferons de bonne besogne ensemble; car, sérieusement, entendez-vous, monsieur Moreau, j'ai grand besoin de vous, et comptez que vous ne vous trouverez pas mal de tous les services que vous me rendrez. »

Lorsque, plus tard, j'ai été maltraité par ce même homme qui, dans le premier moment de sa dignité, s'adressa à moi avec tant d'empressement, je n'ai pu me former une idée juste de ses projets à mon égard, et je me suis imaginé qu'il n'en avait point. Cependant, son intention n'était-elle que de me tâter, de me connaître, de juger de mes lumières sur l'administration ou de mes talents pour l'intrigue? Il devait donc me faire, ou, du moins, me laisser parler ; mais c'est tout au plus si j'en avais eu le temps. Peut-être, néanmoins, en dis-je assez pour montrer la nigauderie de mon âme et mon caractère tout d'une pièce; peut-être aussi sa mauvaise volonté envers moi a-t-elle été l'effet de quelques causes postérieurement découvertes. On en jugera par la suite.

Deux jours après, je lui portai moi-même les états qu'il m'avait demandés. Je partis pour Fontainebleau, persuadé que j'aurais quelque part dans sa confiance, et bien résolu de la mériter par les meilleurs conseils que je pourrais lui donner. Depuis longtemps, on sentait la nécessité d'avoir un chancelier; je souhaitais sincèrement que

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celui-ci fût un grand homme; je cherchais môme à m'en flatter ; pourtant, ma première conversation avec lui ne m'avait laissé que des doutes. J'allai souvent dîner chez lui : au début surtout du voyage, il me traitait à merveille ; mais je ne rencontrai point son féal, son ami Le Brun (i) ; je ne le connaissais pas et j'ignorais qu'il eût, sur M. de Maupeou, le plus grand ascendant.

Une chose me peinait à cause de l'attachement que ce dernier avait commencé à m'inspirer, c'était la multiplicité des propos qu'il tenait à table; ces propos ne me paraissaient ni dignes ni prudents. Il était, avec tout le monde, d'une familiarité qur n'avait ni l'air ni le mérite de l'estime. L'archevêque de Cambrai alla le voir : il avait sur les droits de son archevêché une grande affaire au conseil. Le chancelier lui dit : « J'ai obtenu du Roi des lettres de comptabilité pour continuer d'être votre homme d'affaires »; car, en ce moment, il semblait ne vouloir jurer que par M. de Choiseul : il lui devait sa place ; aussi caressait-il prodigieusement les parlements.

M. de Monclar, procureur général de celui d'Aix, qui, depuis mes remontrances de 1763, avait résolu ma perte, s'était trouvé autrefois assez lié avec le vice-chancelier de Maupeou, et s'était promis de tirer parti de son fils ; il y songea surtout dès qu'il sut que M. de Choiseul l'avait fait chancelier. Ce fut alors qu'il forma le projet et conçut l'espérance de parvenir au ministère ; il convoitait particulièrement celui des finances, pour lequel, en effet, il avait beaucoup de talents, qu'il s'exagérait peut-être luimême, mais que ses amis ne cessaient de vanter.

M. le chancelier appréciait tout l'esprit de M. de Monclar, sentait à merveille que, s'il était un jour ministre,

(1) Ce Le Brun était secrétaire du chancelier et inspecteur du Domaine.

son habileté d'un côté, et d'un autre, ses liaisons avec M. de Choiseul, lui donneraient le plus grand crédit et la plus forte influence. En conséquence, il le flatta, chercha à se l'attacher, mais uniquement afin de l'écarter du ministère et pour se tenir en garde contre ses intrigues. Il m'a raconté depuis, au mois de juillet 1771, que c'était lui qui l'avait empêché d'être contrôleur général; je crois qu'il m'a dit vrai : on verra bientôt pourquoi.

Quoi qu'il en soit, du fond de sa province, ce même M. de Monclar travaillait à me nuire; j'en eus, vers ce temps-là, une preuve bien convaincante : membre et député de la cour des aides de Provence, je suivais toutes ses affaires ; nous en avions une contre le Parlement, dans laquelle il s'agissait d'un très médiocre intérêt. Cette compagnie nous disputait le droit d'avoir, aux processions de la Fête-Dieu, une petite escorte de maréchaussée dont nous avions toujours joui. L'un des plus honnêtes maîtres des requêtes que j'aie connus, M. Lenoir, en était rapporteur, parce qu'il était chargé de tout ce qui concernait la maréchaussée. Comme il était question de faire la guerre de bonne foi, et de se communiquer mutuellement toutes les raisons que les deux compagnies pouvaient mettre en avant, il me confia, un jour, le dossier de cette affaire, en me disant : « // est juste que vous répondiez aux Mémoires du Parlement. Vous en trouverez là dedans un nouveau. »

Effectivement, je répondis à ce Mémoire, qui n'était que sur l'objet de la discussion ; de plus, je parcourus toutes les pièces qui l'accompagnaient et que M. Lenoir n'avait pas lues. Elles lui avaient été fournies par les bureaux de M. de Choiseul, et j'y découvris plus de dix lettres de M. de Monclar à ce ministre, pleines de noirceurs et d'accusations contre moi. Je laissai ces lettres sans m'en occuper davantage, mais je me tins pour averti.

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Ce fut dans ces circonstances que M. de Monclar vint à Paris, sur la fin de 1768. Il n'en repartit que pendant le voyage de Fontainebleau, en 1769. Son prétexte, auprès du chancelier, était de terminer les affaires du Parlement, et on se rappelle qu'il en avait un grand nombre contre nous ; auprès de M. de Choiseul, c'était la nécessité de traiter celle d'Avignon, et de publier le grand ouvrage qu'il avait fait pour en justifier la conquête. Le vrai motif était le projet formé par lui de remplacer M. d'Invau, dont M. de Choiseul comprenait bien qu'il ne tirerait jamais grand' chose.

Voilà donc M. de Monclar à Paris, entièrement livré à M. de Choiseul, mais voyant sans cesse M. le chancelier, arrangeant avec lui les affaires de sa compagnie^ et cherchant à les multiplier parce qu'il avait besoin d'un long séjour dans ce pays. Il dit tant de mal de moi à M. de Maupeou, que celui-ci voulut avoir l'air de me disgracier; je m'aperçus bien vite d'un changement si marqué dans les manières du chef de la justice, que je pris le parti de ne plus me rendre chez lui que rarement, et lorsque ma compagnie me l'ordonnerait. Ce n'est pas tout : M. de Monclar sentait que les raisons de la Cour des aides gagnaient toujours à passer par moi; il alla jusqu'à soutenir que le chancelier ne devait plus traiter qu'avec notre premier président ou notre procureur général, qui pourtant étaient à cent cinquante lieues, et qu'il fallait m'écarter. Aussi remarquai-je bien que l'on désirait ne plus m'entendre sur ce qui nous intéressait; j'en fus réduit à discuter tout par mémoires. Je ne m'expliquais pas cette conduite, je n'étais pas assez profond pour pénétrer les motifs de M. le chancelier; je ne les ai connus que plus d'un an après, mais je les ai appris de source. Les voici :

Le chancelier, qui devina M. de Monclar, était instruit

que M. d'Invau ne prendrait jamais racine à la Cour; il ne douta plus que M. de Ghoiseul ne destinât, in petto, M. de Monclar à le remplacer. Or, il ne voulait point de lui. Comme chef de la justice, il avait droit de renvoyer un procureur général à sa compagnie; mais il essaya auparavant de lui ôter tous les prétextes de rester. Il s'empressa donc de terminer toutes les affaires, d'accorder à M. de Monclar tout ce qu'il pouvait souhaiter, et de dire généralement amen à toutes ses propositions. Malgré cela, M. de Monclar tint encore la plus grande partie de 1769, et ne s'en alla que pendant le voyage de Fontainebleau de cette année, où il feignit une maladie pour éluder trois ordres que lui donna le chancelier, dans le moment où M. d'Invau déménageait. Je reviens à la fin de 1768 et au commencement de 1769.

Si je pensais que ces Mémoires dussent jamais voir le jour, je ne confierais pas même au papier l'événement dont je suis sur le point de parler; c'est un de ceux qui, dans ma vie, m'ont le plus causé de chagrin : ma santé en fut altérée. J'ai la preuve, par écrit, des faits que je vais conter bien exactement.

Ma compagnie, dont M. de Monclar croyait avoir à se venger, et qu'il cherchait à humilier et même à anéantir, avait alors un procès au Conseil. Il n'intéressait nullement le Parlement, auquel il était étranger; nos adversaires étaient les Trésoriers de France d'Aix. Le bureau des Finances, peut-être poussé par quelques intrigues, avait fait une levée de boucliers contre nous, et avait si visiblement entrepris sur notre juridiction, qu'il n'était pas possible que nous perdissions notre cause : nous avions pour nous toutes les ordonnances. Cette affaire devait être naturellement rapportée au Conseil parle secrétaire d'État de la province; mais, depuis un certain temps, M. le chan-

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