‹ Mes souvenirsChapitre 104 sur 207 · PERFIDIE DU CHANCELIER · texte numérisé non relu

PERFIDIE DU CHANCELIER

tremblaient d'irritation; j'étais si indigné, que l'effort que je fis pour me contenir se fit sentir dans tous mes nerfs. Cependant, j'exposai mon affaire d'une façon très claire et très détaillée ; je la plaidai de manière à ne pas souffrir de réplique; je me justifiai d'avoir informé ma compagnie d'un arrêt qui avait été publiquement annoncé. M. le chancelier, avec un froid glacial, me riposta par les plus mauvaises raisons du monde, et sur les faits,, me les nia tous. A chaque instant, il interpellait Pétigny afin qu'il attestât la vérité. Le malheureux ressemblait à un coupable sur la sellette; on le sommait de mentir, et il répondait, pâle comme un mort et la larme à l'œil, tantôt : « Monseigneur, j'ai fait une imprudence » ; tantôt : « Monseigneur, j'avoue que je me suis trompé. » Il m'inspira une pitié horrible, car on paraissait le mettre à la torture pour le forcer à dire, en ma présence, le contraire précisément de ce qu'il m'avait affirmé dans un temps non suspect, et de ce qu'il venait même de me répéter à la porte.

J'abrégeai la séance, voyant que le chancelier ne pouvait reculer sans se déshonorer. Je le laissai avec son secrétaire que j'attendis dans l'antichambre. Celui-ci sortit un demi-quart d'heure après, les yeux rouges et le visage exterminé. Je l'embrassai; il me demanda en grâce d'engager ma compagnie à ensevelir toute cette affaire dans le plus profond secret. Elle a bien voulu, sur cela, se rendre à mes instances, et ce papier sera le seul confident de cette odieuse histoire. Pétigny m'a confessé depuis qu'il avait pensé en mourir; elle a failli lui faire perdre sa place.

On peut juger si, de ce moment, j'ai eu et dû avoir quelque confiance en M. le chancelier, et si lui-même qui, après tout, avaitbien compris quejel'avaispénétréjusqu'au fond de l'âme, a dû être tenté de m'approcher de lui et de

compter sur mon attacheraient. Je cessai de le voir, mais j'eus encore une occasion de lui écrire à Pâques 1769. Au reste, cet arrêt rendu contre nous existe encore, et sa date, postérieure aux deux lettres de Pétigny, certifie l'exactitude des faits que j'ai avancés, car je ne crois pas que l'on ait eu la précaution de l'antidater.

Ma santé s'affaiblissait de plus en plus; je me trouvai mal en revenant de Versailles le jour même où j'eus avec M. le chancelier cette scène désagréable, et je mandai à M. d'Âlbertas que je n'étais plus assez fort pour me charger du poids des affaires, ni assez accrédité pour les suivre utilement- Qu'arriva-t-il? Cette compagnie, qui, à cette époque, perdit tous les procès les plus justes, et sentit que M. de Monclarne cherchait qu'à l'écraser, fut bientôt à bout de patience, et résolut de ne plus garder aucun ménagement.

Cependant, ma santé se délabra tellement qu'au mois de février suivant, les médecins me condamnèrent à interrompre toute espèce de travail. J'avais cequeM. Pomme (1) appelle des vapeurs ; mais ces vapeurs étaient une vraie maladie : je ne pouvais vaincre ma tristesse profonde, et j'éprouvais, de la tête aux pieds, des vibrations de nerfs presque continuelles. Je n'étais plus en état d'écrire sans que la tête me tournât; lorsque je lisais, les lettres semblaient fuir sous mes yeux, et je perdis presque connaissance, le 3 avril, quand je voulus signer l'acte de baptême de ma fille aînée (2). Sa naissance diminua la douleur dont ma femme avait toujours été pénétrée défi) Pierre Pomme, né en 4735, mort en 4812, médecin consultant du Roi et membre de l'Académie des sciences. [ — 14 juin 1776. Pomme demeure au Temple, chez Mme de Bouffi ers. Il a été mandé par elle pour guérir la comtesse Amélie, que l'on a pensé empoisonner à force de remèdes. (Journal de Moreau.) (2) Marie-Louise-Ursule, née en 1769, morte le 1er mai 1776.

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