‹ Mes souvenirsChapitre 105 sur 207 · M. POMME · texte numérisé non relu

M. POMME

puis qu'au mois de mai précédent, elle avait vu mourir son fils (1).

Pomme, comme je l'ai dit, traitait de vapeurs mes très réelles infirmités; il trouvait que j'étais épuisé de travail, et il m'assura que je périrais si j'avais recours aux saignées et aux remèdes. Il m'ordonna de boire de l'eau, me prescrivit de me baigner, de monter à cheval, de m'égayer et surtout de ne rien faire. Il m'a sauvé la vie en me préservant des médecins auxquels, sans lui, je n'eusse pas manqué de me livrer. Malgré ma santé qui est revenue après bien du temps, mon frère ne m'a jamais pardonné ce manque de confiance pour la Faculté.

M. de Monclar sentait à merveille que, dans l'état d'irritation où il avait mis ma compagnie , il lui serait facile de l'amener à faire quelque folie qui achèverait de la perdre, et il n'ignorait pas que j'étais alors peu capable de la secourir. Il dirigeait d'ici toutes les manœuvres du parlement de Provence, et l'engageait à nous chercher de nouvelles querelles. Il fit rendre des arrêts flétrissants contre la Cour des aides ; celle-ci riposta par d'autres arrêts qui furent affichés; le Parlement commanda de déchirer les affiches; la Cour des aides en fit autant et lacéra celles du Parlement. Les têtes tournèrent à tout le monde dans ce pays-là.

Je ne pouvais plus écrire de ma main; je dictai des lettres pour ma compagnie. Je lui représentai qu'elle donnait dans les pièges qu'on lui tendait, et qu'elle courait à l'abîme en imitant la conduite de ses adversaires. Je lui citai un vers de Virgile où Sinon (2) dit aux

(1) Jacob-Edme-Marie, né le 2 février 4768, mort le 9 mai de la même année, a été inhumé au cimetière Saint-Joseph.

(2) Espion des Grecs à Troie, donné par Virgile comme fils de Sisyphe.

Troyens : Ulysse vous en aura lui-même obligation, et les fiers Atrides payeraient bien cher la faute que vous allez faire :

Hoc Itacus velit et magno mercentur Atridœ.

{Enéide, lib. II.)

Les réponses que je reçus prouvent bien que j'étais fort éloigné d'échauffer les esprits, car elles blâmaient ma pusillanimité et me mandaient : « Qu' avons-nom gagné en suivant vos conseils de modération? » Cependant M. de M onclar avait encore la méchanceté de raconter à M. le chancelier et à M. de Ghoiseul que je mettais le feu en Provence.

Outré de tant de noirceur et voyant que mes nerfs ne tiendraient pas à cette persécution sourde, je me décidai à m'en aller aux eaux. Toutes m'étaient égales ; je ne voulais que voyager et m'éloigner. La comtesse de Gramont et l'archevêque de Cambrai (1), qui alors sentaient mieux que personne combien j'étais injustement vexé, me proposèrent de passer avec eux, à Aix-la-Chapelle, environ deux mois. J'acceptai ; je partis avec la comtesse, dont je ne puis trop louer la bonté. Il y avait môme à elle du courage à se charger ainsi de moi : j'avais tellement maigri depuis quelques mois, que je n'étais plus reconnaissable, et tous ceux qui assistèrent à mon départ crurent que je n'en reviendrais pas. Nous nous mîmes en chemin aux environs de la Fête-Dieu (1769).

Avant de quitter Paris, je reçus une lettre de M. de la Vauguyon, à qui j'avais dû faire part de mon état et annoncer mon voyage. Elle atteste la position où j'étais, et me dispense momentanément du travail que je devais à l'éducation des princes.

(1) Mercredi 6 janvier 1768. — On dit que le Pape va faire cardinal proprio motu M. de Cambrai. (Journal de Moreau.)

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