‹ Mes souvenirsChapitre 108 sur 207 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La comtesse de Noailles à Marly. — Isambki, histoire indienne.

— La princesse d'Armagnac. — La Saint-François, sa fête. — M. Le duc de Penthièvre et sa fille, la duchesse de Chartres.

— Cavagnole et brelan. — Mme de Chevigné, née Titon. — Différend entre le maréchal de Richelieu et le parlement de Toulouse.

— L'abbé Terray, contrôleur général. — Nouvel emménagement place Vendôme. — Affaire du duc d'Aiguillon. — L'abbé de Vermond, — Ma nomination de bibliothécaire de Madame la Dauphin e. — La comtesse de Noailles, dame d'honneur de Mme la Dauphine. — Catastrophe de la place Louis XV. — Numéro premier de la bibliothèque de Mme la Dauphine. — L'abbé de la Ville, lecteur de Monsieur le Dauphin. — Très humbles et très respectueuses remontrances des ânes.

Attaché, comme on le sait, à la maison de Noailles, j'avais fait ma cour et témoigné ma reconnaissance, dans toutes les occasions, aux enfants de M. le maréchal, mon bienfaiteur. J'avais même séjourné plusieurs fois à Marly, où la comtesse (i) passait ses étés du vivant de Mme la duchesse de Luynes ; je n'avais pensé qu'à m'y amuser. Après la mort de la Reine (24 juin 1768), Mme la comtesse de Noailles s'y rendit et y demeura un certain temps. J'étais à Ville d'Avray et je l'y allais voir assez fréquem-

(4) Anne-Claude-Louise d'Arpajon, fille unique et héritière de Louis, marquis d'Arpajon, née le 4 mars 4729, mariée le 27 novembre 4744, et reçue grand-croix de Tordre de Malte, par privilège particulier, le 34 décembre 4745. Elle fut dame d'honneur de Marie- Antoinette dès 4770, donna sa démission à la nomination de la duchesse de Lamballe comme surintendante, et périt sur l'échafaud en 4794.

ment. La conversation étant tombée un jour sur les ouvrages que je composais pour les princes, elle me demanda de lui en montrer quelque chose. Je lui donnai à lire ma Justice et ma Fermeté. Elle m'en parut contente au dernier point. Elle n'aimait pas M. de la Vauguyon ; aussi me répétait-elle souvent : a Cela est trop bon, il doit le sentir; comptez qu'il vous laissera là et qu'il ne fera jamais rien pour vous. » Enfin, elle me prit un jour en particulier et me dit : a Je veux vous attacher à Mme la Dauphine(l) au moment du mariage. Moncrif (2) est vieux et a 2,400 livres comme son lecteur, je veux vous faire avoir sa place. » Je fus très aise de cette ouverture; je lui en exprimai toute ma gratitude, et je résolus bien d'en garder le secret vis-àvis M. de la Vauguyon.

Depuis cette époque de 1768, je m'étais rencontré un peu plus souvent avec Mme la comtesse de Noailles ; je lui avais même écrit d'Aix-la-Chapelle. Mais je craignais que l'état dans lequel j'avais été, au commencement de 1769, ne l'eût fait changer d'avis ; je ne fus donc pas fâché de m' assurer, à Gompiègne, de ses dispositions favorables pour moi : je la trouvai toujours la même.

Je ne restai que huit ou dix jours à Verderonne, et je revins à Ville d'Avray, où je demeurai jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je ne pouvais m'appliquer à aucun ouvrage sérieux, et il y avait des moments où j'étais incapable de tout travail.

Cependant l'oisiveté me fatiguait; j'étais mieux portant

(1) Marie- Antoinette- Josèphe- Jeanne de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, reine de France, née à Vienne en 4755, épousa, en 1770, le Dauphin de France, depuis Louis XVI, et fut guillotinée le 16 octobre 4793.

(2) François-Auguste Paradis de Moncrif, littérateur, né à Paris en 4687, fut nommé membre de l'Académie française en 4733, lecteur de la reine Marie Leczinska en 4737, et mourut en 4770.

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qu'avant d'aller aux eaux aussi; j'avais commencé à Verderonne, et je continuais à Ville d'Avray une plaisanterie assez gaie, à laquelle je me mettais dès que mes nerfs m'en laissaient la liberté. Le dirai-je? J'entrepris un conte; il est et sera longtemps encore mon parfilage; je le reprends lorsque je crains de m'incommoder en faisant autre chose. Il est intitulé Isambki, histoire indienne. La scène se passe dans l'île de Bornéo. Les personnages sont : une princesse héritière d'un royaume ruiné par les guerres; le fils du roi de Siam qui combat contre les États de la princesse, et n'en est pas moins amoureux d'elle ; beaucoup de grands personnages, ministres d'État et de religion; le chancelier Protocole et son petit secrétaire Formule, la gouvernante Routine et la fée Etiquette, une foule de génies et de fées, etc., etc. Ce conte a un objet moral : il tourne en ridicule toutes les petites choses que l'on met, dans les cours, à la place des grandes, et en môme temps, il indique de bonnes et utiles vérités. Cette futile occupation me faisait souvent rire avec ma femme : c'était autant de gagné sur mon mal.

Nous nous amusâmes, le 4 octobre, à donner, à Sèvres, une petite fête à Mme la princesse d'Armagnac (4) ; elle se nommait Françoise. Comme nous étions, à Ville d'Avray, ses proches voisins, nous passions une partie de notre vie avec elle. Elle. avait beaucoup d'attentions et d'amitié pour Mme Moreau, et, depuis cette fête de 1769,

(4) Françoise-Adélaïde de Noailles, fille aînée d'Adrien-Maurice, maréchal de Noailles, et de Françoise-Charlotte-Amable d'Aubigné, née le 46F septembre 4704, morte le 25 janvier 4776. Elle avait épousé, le 42 mai 4747, Charles, né prince de Lorraine, appelé communément prince d'Armagnac, mort le 29 décembre 4754. — La princesse d'Armagnac m'a donné ses instructions; elle veut être ma gouvernante pendant un an, mais ne fera jamais de moi un homme de cour. (Journal de Moreau, 45 octobre 4772.)

la Saint-François a été, pendant longtemps pour nous, un jour de divertissement et de plaisir.

J'ai vu fréquemment chez elle M. le duc de Penthièvre; en notre présence, il la traitait avec le plus grand respect. Ce fut là qu'il se prit, pour moi, d'une bonté dont il m'a donné des preuves jusqu'à sa mort. Je n'oublierai pas qu'il m'accorda chez lui et chez Mme de Lamballe (i), sa belle-fille, toutes les entrées les plus honorables. Un jour même il daigna me dire : « Venez, monsieur Moreau, que je vous présente à ma fille (2). » Cette fille, qui, dans ce moment, avait sa robe retroussée dans ses poches, me combla d'amabilités et ajouta : « // faut donc aussi que je vous présente mes enfants. » L'aîné me parut ressembler énormément à son père, ce cruel mari qui a si indignement renoncé à son nom. Alors on travaillait à la séparation de corps et de biens, et l'un des commissaires nommés pour cette opération était le chevalier de Talleyrand.

La princesse d'Armagnac, Noailles elle-même, avait une très grande influence sur toute cette nombreuse famille ; elle était parvenue à disposer de toutes les places attachées à l'éducation de nos princes : M. de la Vrillière, qu'elle appelait son compère, ne lui refusait rien ; M. de la Vauguyon, qui avait besoin de son crédit, lui offrait tout.

Dans son salon on jouait au cavagnole et au brelan ; nous y fîmes la connaissance de Mme de Chevigné (3),

(4) Marie-Thérèse-Louise de Garignan, née le 8 septembre 4749, mariée le 47 janvier 4767 à Louis-Alexandre-Joseph-Stanislas de Bourbon, prince de Lamballe, fils du duc de Penthièvre, veuve le 6 mai 4768, massacrée le 3 septembre 4792.

(2) Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, née le 43 mars 4753, épousa, le 5 avril 4769, Louis-Philippe-Joseph d'Orléans, duc de Chartres, puis duc d'Orléans, qui prit le nom de Philippe-Égalité ; elle mourut en 4824. Son fils aîné, Louis-Philippe, devint roi des Français.

(3) Depuis quelques jours les chevaliers de Saint-Lazare portent

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qui y était extrêmement heureuse. Elle se nommait Titon; sa famille était ancienne dans le Parlement, et dans le Parlement janséniste. Le célèbre Titon avait été, dans son temps, ce qu'avait été l'abbé Pucelle (1) dans le sien. On se demande s'il fut jamais de bonne foi dans son jansénisme : ce que je sais, c'est qu'il croyait ou feignait de croire aux miracles de Saint-Médard. Les parents de celui que mon père et mes sœurs appelaient alors le saint diacre y croyaient le plus sincèrement du monde, et, en conséquence, vivaient comme des saints et ne juraient que par M. Titon. C'est lui qui, comme je l'ai raconté déjà, allait tous les jours, avec ma plus ardente protectrice, Mme de Paris, servir les malades à l'Hôtel-Dieu. On se rappelle que celle-ci avait projeté de faire de moi un médecin ; mais la faiblesse de mes nerfs y mettait un obstacle invincible. Qu'on voie, par là, si ma vocation, dont mon père seul était juge, ne m'appelait pas au barreau, et si M. Titon lui-même n'eut pas raison de lui dire : « II faut bien que vous en fassiez un avocat. »

Mme de Chevigné appartenait donc à un milieu très janséniste, et Mme d'Armagnac crut faire la conquête d'une âme, lorsqu'elle la mit au nombre des personnes qui composaient sa plus intime société. Toute jeune elle avait épousé M. de Bragelogne; et, quand elle devint veuve, notre chère princesse, qui s'était prise de goût pour elle, conçut le projet de la remarier dès qu'elle lui trouverait

une petite croix en broderie : elle est d'un vert de pistache; M. le comte de Provence Ta prise le premier. Mme de Chevigné les appelle fort plaisamment les chevaliers de la pistache. (Journal de Moreau.)

(1) René Pucelle, magistrat, né en 1655 et mort à Paris en 1745.

, Neveu de Gatinat, entra dans les ordres, devint conseiller clerc au

parlement de Paris en 1684, abbé commendataire de Saint-Léonard

de Corbigny, se déclara contre la bulle Unigenitus en 1714, et fut du

conseil de Conscience sous la régence.

un parti sortable. Voici celui auquel on s'arrêta: Il y avait à Royalleau, à la porte même de Compiègne, une abbaye de filles. L'abbesse portait le nom de Chevigné, et avait une foule de frères et de sœurs à qui, comme de raison, elle cherchait à procurer tous les établissements qui dépendaient d'elle.

Mme de Chevigné, notre amie, s'intéressait aux parentes de l'abbesse; bonne et vive comme nous la connaissions, elle aurait voulu les marier toutes, si elle eût pu, ou, du moins, en faire des chanoinesses. Et effectivement, en n'employant d'autre moyen que sa franchise, elle en est venue à bout; toutes ces Chevigné se sont bel et bien établies ou ont été pourvues de bons canonicats. Je riais quelquefois du peu de façons qu'elle mettait dans les avances qu'elle faisait pour l'exécution de ses projets. Mais il était tout simple que, distribuant ainsi les lots, elle gardât pour elle le meilleur. Son cœur était pris ; elle fit à la princesse la confidence de ses amours : elle avait choisi le comte de Chevigné, bon ou mauvais gentilhomme, mais très légitime possesseur de la terre d'Oignon, située à deux lieues de Senlis, où elle fait, à tout ce qui l'entoure, le bien qu'elle aurait voulu faire à tout le monde. Hélas 1 il lui manque le bonheur qu'elle désirait le plus procurer à son mari : celui de lui donner des enfants, et de lui inspirer, pour nos princes, le même attachement et la même fidélité qu'elle leur conserve encore.

Sa mère a toujours porté le nom de Titon de Ville genou; j'ignore si elle vit encore. Quant à ce Titon, qui joua si hypocritement le janséniste, il est redevenu, ce qu'il était vraisemblablement, un impie, un mauvais sujet et un insigne libertin.

Le 8 octobre 1769, j'allai à Fontainebleau et j'y restai

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