AFFAIRE DE M. LE DUC D'AIGUILLON
Il m'arriva, à la fin de 1769, une chose agréable qui m'a épargné la dépense de mon loyer de mille écus dans la rue Basse du Rempart. Depuis longtemps, M. Bertin sentait qu'il devait loger, aux frais du Roi, mon dépôt des chartes, considérablement augmenté pendant ces dernières années. Il voulait aussi installer les titres de la Dombe, dont il avait fait l'échange, pour le Roi, avec M. le comte d'Eu, et avoir, déplus, comme M. de la Vrillière, un lieu où il pût mettre le dépôt de son secrétariat d'État. Ma santé m'obligeait à monter à cheval tous les matins ; dans mes courses, je découvris, au coin de la place Vendôme, du côté des Capucines, une maison à louer, peu éloignée de chez lui. Elle me parut convenir à merveille à ses vues ; je la lui proposai. Il prit les ordres du Roi, et, d'après le bon qui lui fut accordé, non seulement j'y plaçai tous les dépôts ci-dessus mentionnés, mais j'y obtins moi-même un logement*
Au commencement de 1770, surgit la grande affaire de M. le duc d'Aiguillon ; elle m'a semblé si mal conduite, qu'il était aisé de s'apercevoir qu'on cherchait uniquement à en faire une bouteille à l'encre, dont on devait se servir pour noircir et entacher qui l'on voudrait. La première séance de cette fameuse Cour de pairie, qui s'est terminée d'une manière aussi peu honorable à l'autorité que désagréable à l'accusé que Ton désirait perdre, avait précédé le mariage de M. le Dauphin.
Trois jours avant cette séance, j'étais avec M. le duc de la Vauguyon, qui, raisonnant sur cette affaire comme tout le monde, paraissait, de plus, me demander mon avis au nom de quelques-uns de ses collègues. Je lui montrai la route prescrite par les lois et par les ordonnances ; je lui traçai, en peu de mots, le plan de tout ce qu'il y avait
à faire; j'écrivis même l'arrêt régulier que l'on eût dû rendre dès la première journée du procès, et je continuai : « Si l'on prononce ainsi, je vous garantis, d'après les lois que je vous cite, que, dans deux mois, l'affaire sera terminée d'une manière conforme aux ordonnances, avantageuse pour M. le duc d'Aiguillon, pour le Roi et pour le ministère » ; je n'osai dire : « satisfaisante pour tous lesjninistres », mais j'ajoutai : « Si vous vous écartez de la ligne dont je viens d'indiquer la direction, dans trois mois, vous serez au milieu d'un labyrinthe inextricable : l'autorité sera compromise, l'administration attaquée de tous côtés, et qui que ce soit ne sera content, excepté ceux qui n'ont rien à gagner que dans le désordre. »
Lorsque je pris connaissance du premier arrêt de la Cour, et surtout de la singulière plainte du procureur général, je persistai dans mon avis et je pensai : « II est inutile de parler ici raison. » Je me contentai de mettre dans le portefeuille de mes œuvres posthumes, et le projet d'arrêt que j'avais dressé, et le Mémoire des motifs sur lesquels je l'avais appuyé. L'événement n'a que trop justifié ma prédiction.
Quinze jours avant le mariage de M le Dauphin, Mme la comtesse de Noailles me manda de la venir trouver à Versailles. Dès qu'elle me vit, elle me dit : « Notre affaire est à peu près manquée : il y a un lecteur, et ce n'est pas moi qui l'ai fait ; c'est l'Impératrice (1). M. l'abbé de Vermond (2) est nommé; je ne suis pourtant pas sans espérance; laissez-
(1) Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne et reine de Hongrie, née en 1717, morte en 1780; mère de la Dauphine Marie- Antoinette- Jeanne- Josèphe de Lorraine.
(2) L'abbé de Vermond avait été envoyé à Vienne, parla protection de Loménie de Brienne, pour perfectionner dans la langue française l'archiduchesse Marie-Antoinette, fiancée au Dauphin, depuis Louis XVI. Il gagna la confiance de son élève et devint son confident intime. Il est mort à Vienne, où il s'était enfui en 1789.