‹ Mes souvenirsChapitre 112 sur 207 · MON TITRE DE BIBLIOTHÉCAIRE DE M- LA DAUPHINE · texte numérisé non relu

MON TITRE DE BIBLIOTHÉCAIRE DE M- LA DAUPHINE

moi agir. Il ne vous faut qu'un titre d'homme de lettres qui vous mette à portée de vous faire connaître un jour. J'ai créé une bibliothèque; l'abbé de Radonvilliers (i) en a choisi tous les livres : vous serez bibliothécaire; vous aurez les entrées de la chambre et, tôt ou tard, on saura ce que vous valez. » Nous convînmes, l'un et l'autre, que rien n'était plus juste que de donner à l'abbé de Vermond un titre mérité depuis longtemps, et dont il avait d'autant plus besoin que M. l'archevêque refusait de le nommer confesseur. Je remerciai Mme la comtesse de Noailles, et me reposai sur ses soins.

Quatre jours après le mariage (2), je reçois d'elle, à Ville d'Avray, une lettre m'invitant à aller à Versailles, m'annonçant qu'elle a le bon du Roi pour me faire bibliothécaire de Mme la Dauphine, et que le brevet m'en est expédié chez M. le duc de la Vrillière. Je me rends aux ordres de la dame d'honneur, je suis présenté |à la princesse, je fais part de ce titre à tous mes amis, et ce fut ce jour-là seulement que j'en parlai à M. de la Vauguyon. Il oie complimenta en ricanant, de manière à me laisser entendre qu'il était médiocrement content du mystère dont je m'étais enveloppé et de la protection que j'avais choisie. J'étais de si bonne foi que j'allai trouver l'abbé de Vermond ; je le priai de dire du bien de moi à Mme la Dauphine, et lui témoignai la plus grande envie de ne me conduire que d'après ses conseils. Je vis un homme très

(1) Claude-François Lysarde de Radonvilliers, littérateur français, né à Decize en 4709, mort à Paris en 1789; fut sous-précepteur des enfants de France en 1757, ambassadeur à Rome en 1763, et membre de l'Académie française.

(2) Il fut célébré le 16 mai 1770. — 27 mars 1771. M. le Dauphin a enfin couché avec Mme la Dauphine, et même plusieurs fois. On assure que c'est son confesseur qui l'y a engagé. (Journal de Moreau.)

poli, très froid et assez embarrassé; j'ignorais totalement alors une intrigue qui m'a fait un tort immense.

Dès le lendemain du mariage, M. le duc de la Vauguyon avait essayé, par tous les moyens imaginables, d'obtenir le renvoi de l'abbé de Vermond. Il ne m'a jamais dit un mot de ce projet : je ne l'ai su que par Mme la comtesse de No ailles. Mme la Dauphine fut, avec raison, véritablement piquée et irritée d'une démarche peu respectueuse pour elle, et qui tendait à lui ôter le seul homme auquel elle pût parler librement. Je n'ai jamais compris la maladresse du duc de la Vauguyon dans cette circonstance. Quant à ses motifs, ils étaient clairs ; son intrigue échoua, et Mme la Dauphine ne lui a jamais pardonné ce procédé malhonnête. Mais moi, en qui le duc n'avait nulle confiance ; moi, à qui, depuis plus d'un an, il ne s'ouvrait sur rien; moi, qui avais été placé chez Mme la Dauphine à son insu et par une personne qui lui était hostile; moi, en un mot, pour qui toute cette affaire était très étrangère, je me trouvai renfermé dans l'atmosphère de la mauvaise opinion que l'on avait conçue du gouverneur des princes.

Je ne puis supposer qu'il y ait eu aucune intrigue contre moi : Mme la Dauphine, qui était l'honnêteté et la bonté mêmes, dut prêter l'oreille aux propos qu'on lui tenait sur mon compte; l'abbé de Vermond dut les croire, et ceux qui les tinrent pouvaient être sincères. Je travaillais pour l'éducation des princes, il était donc tout simple de penser que j'avais avec leur gouverneur des relations intimes ; je venais de recevoir un titre méritant d'être regardé comme le pendant de celui de lecteur, on s'imaginait naturellement que M. de la Vauguyon me mettait là pour doubler l'abbé de Vermond.

A cela se joignirent je ne sais combien de petits mécontentements dans l'intérieur : ma place était nouvelle, car

Page 1