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LA COMTESSE DE NOAILLES

la Reine n'avait point eu de bibliothécaire; les garçons de la chambre, autrefois chargés de ce détail de bibliothèque et de livres, me virent de mauvais œil et ne manquèrent pas d'appuyer tout ce qui fut dit sur moi. Je fus donc considéré, par Mme la Dauphine, comme un intrigant, car elle me soupçonna d'être la créature de M. le duc de la Vauguyon.

Je ne fus point averti d'abord; aussi, n'ayant jamais été capable de lire dans les physionomies, que ma vue basse m'empêche de juger, je me laissai porter tous les coups. Timide et réservé, je me montrais peu; je n'attendais que du temps et de mes ouvrages l'honneur d'être connu.

C'était à Mme la comtesse de Noailles à me défendre et à me prévenir ; je suis obligé de croire qu'elle craignait de m'affliger en me disant ce qui se passait. Personne, au reste, n'était plus en état de faire revenir la princesse de ses préventions : elle savait à merveille en quels termes j'avais toujours été avec M. de la Vauguyon; elle n'ignorait pas qu'il s'était souvent plaint de moi, et n'avait eu recours à ma plume que parce qu'il n'avait pas trouvé à me remplacer. Enfin, elle seule m'avait donné et l'idée de l'emploi, et l'emploi lui-même.

Je me demande pourquoi Mme la comtesse de Noailles ne m'a point servi : ce devoir de justice eût même été, il me semble, conforme à ses intérêts; j'ose conjecturer qu'elle ne l'a pas pu. Lorsqu'elle fut nommée dame d'honneur, elle me répéta plusieurs fois que le Roi avait exigé qu'elle fût, auprès de Mme la Dauphine, une espèce de gouvernante : elle n'a été rien moins que cela. Elle avait sans doute d'excellentes qualités, mais elle n'eut jamais cette aménité qui gagne la confiance d'une jeune princesse, ni ce talent de plaire sans lequel, si l'on instruit quelquefois,

on ne conduit point (i). Peut-être avait-on déjà prévenu Mme la Dauphine contre elle ; peut-être lui avait-on exagéré quelques-uns de ses défauts qui prêtaient plus à la raillerie qu'à la critique, et qui, choquant directement la gaieté de la jeune princesse, devaient lui paraître plus ennuyeux qu'à personne ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de quinze jours, je vis la dame d'honneur froide, faible, pusillanime, s'appuyer et s'aider du plus mince valet qui approchait Mme la Dauphine, flatter sa maîtresse sans lui être agréable, et rechercher tous les petits crédits étrangers en état de suppléer le sien ou d'en couvrir l'absence.

Il n'est pas étonnant qu'elle ait eu recours à l'abbé de Vermond, qui la connaissait mieux que personne. Elle ne pouvait agir plus habilement ; j'ai seulement été surpris qu'elle n'ait jamais essayé de me le rendre favorable, et de l'instruire à fond de ce qui me concernait. Au reste, je ne dois pas oublier, et je n'oublierai de ma vie, les obligations que j'ai à Mme la comtesse de Noailles ; je suis bien persuadé que, s'il lui eût été possible de me servir, elle l'eût fait; mais n'ayant jamais rien gagné pour elle, comment aurait-elle gagné quelque chose pour moi ?

Tout cela se passait pendant les fêtes du mariage, qui furent attristées par une épouvantable catastrophe (2). La maladresse des hommes qui gouvernent est quelquefois de ne pas saisir à propos un moyen sûr et facile de s'attacher le peuple, et ce moyen est souvent la plus simple démarche, quand elle est l'expression d'un sentiment. Lorsque, sur la place Louis XV, le Dauphin et sa

(1) La comtesse de Noailles, camarera-mayor de la Dauphine, avait été surnommée par celle-ci Madame l'Étiquette.

(2) Cent trente-trois personnes périrent, victimes d'une bagarre indescriptible, lors du feu d'artifice tiré par Ruggieri, le 30 mai

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