NUMÉRO 4" DE LA BIBLIOTHÈQUE DE #■" LA DAUPHINE
jeune compagne, objets de l'allégresse publique, se trouvèrent l'occasion de cet effroyable malheur que Ton a regardé depuis comme un présage de leur infortune, on sait combien ils firent d'aumônes afin de consoler, s'il était possible, tant d'enfanls qui pleuraient leurs parents, tant de pères qui pleuraient leurs enfants. On ne vit là, de la part de ces deux époux, qu'un effort pusillanime dont, dans la suite, on leur a su peu de gré. Combien il eût été digne du Roi de finir en trois jours toutes les réjouissances et d'ordonner, le lendemain, un deuil de huit jours, comme manifestation de la douleur générale! Ce deuil, unique dans notre histoire, n'aurait point été oublié et eût marqué, pour tout le règne suivant, les rapports essentiels qui lient le souverain aux peuples, et les peuples au souverain.
Dès que je fus nommé bibliothécaire de Mme la Dauphine, je suivis un procédé qui m'avait réussi déjà : je crus que le moyen de faire ma cour n'était pas de me montrer, mais de me faire connaître par quelques ouvrages pratiques. Il me vint à l'esprit de tirer de l'arrangement des livres confiés à ma garde une méthode sûre pour enchaîner et graver des vérités utiles dans la mémoire de tous ceux qui me liraient, et de cette princesse même, si elle en prenait la peine. J'avais autrefois écrit le plan que je m'étais formé dans ma jeunesse pour étudier. Je partis de là, et je composai le Numéro premier de la Bibliothèque de Madame la Dauphine. Je commençai par l'histoire, mais je projetais d'en faire autant pour toutes les autres sciences qui pouvaient entrer dans l'éducation d'une princesse et de toutes les personnes de son sexe. Cependant ce premier numéro, qui devait avoir cinq successeurs, n'en eut aucun, quoique, dans les pays étrangers, on me les eût plus d'une fois demandés. Je ne dirai
rien de ce travail; il a été loué par tous les journalistes; l'Impératrice-Reine (1), à qui je pris la liberté d'en envoyer un exemplaire, daigna me faire faire des remerciements par son ambassadeur : il me remit, de sa part, trois médailles d'or; mais une chose surtout m'a plus honoré que tous ces suffrages, c'est le plaisir que j'ai eu, par la suite, d'apprendre l'usage qu'en avaient fait deux princesses (2) pleines de lumières et de raison, dont l'une a bien voulu, après m'en avoir demandé un second exemplaire, m'assurer qu'elle suivait, dans l'ordre de ses lectures, le plan que j'y avais tracé.
Comme ma mauvaise santé me laissait encore plusieurs intervalles pendant lesquels il m'était impossible de travailler, je ne pus finir ce livre que peu après le voyage de Compiègne de 1770. J'avais, en effet, d'autant moins de temps a y donner, qu'indépendamment des fonctions que je remplissais au ministère, je continuais avec la même activité mon ouvrage pour les princes. J'apportais, tous les quinze jours, à M. de la Vauguyon, les trois ou quatre cahiers que j'étais convenu de lui livrer. Je croyais bonnement qu'il les remettait à Mgr le Dauphin, dont il me parlait toujours comme possédant sa confiance et dirigeant les études particulières qu'il continuait; j'ai su plus tard, par M. le [Dauphin lui-même, que, depuis son mariage, M. de la Vauguyon ne lui avait présenté aucun de mes écrits ; j'ignore encore s'il s'en servait avec les autres princes.
J'étais tellement persuadé que Mgr le Dauphin me lisait et achevait d'étudier le droit public de la France d'après mes cahiers, que je fus très surpris et très affligé lorsque j'appris que M. de la Vauguyon voulait faire
(1) Marie-Thérèse d'Autriche, impératrice d'Allemagne et reine de Hongrie, dont il a été question plus haut.
(2) Mesdames Victoire et Adélaïde, tantes du Dauphin.