L'ABBÉ DE LA VILLE
M. l'abbé de la Ville (i) lecteur de ce prince, et le mettre à portée de travailler avec lui. Il me semblait que, si quelqu'un devait avoir l'honneur do ce travail, c'était celui qui en fournissait les matériaux. Je le dis à M. de la Vauguyon : il m'accueillit fort mal; il chercha même à m'humilier. Je fus extrêmement mécontent, mais je ne fus point jaloux : l'abbé de la Ville convenait très bien.
Je reviens à ma place de bibliothécaire. Je m'occupais, comme de raison, du choix et de l'arrangement des livres de Mme la Dauphine; toutefois, j'ambitionnais surtout l'honneur d'être connu d'elle. Dès le temps du mariage, je composai des vers qui furent trouvés très agréables et qui eurent même quelque vogue dans le monde. Je les confiai à Mme la comtesse de Noailles en la priant d'en amuser Mme la Dauphine. Elle me le laissa espérer, mais m'a avoué ensuite qu'elle ne les lui avait pas montrés.
J'avais compté présenter à cette princesse, pour le jour de sa naissance, à Fontainebleau, mon petit ouvrage intitulé : Bibliothèque, etc.; un graveur, que j'avais chargé d'une estampe, en retarda la publication. Pendant ce voyage, les ânes sur lesquels s'étaient promenées jusquelà Mme la Dauphine et les dames qui avaient l'honneur de la suivre ayant été congédiés et remplacés par des chevaux, je saisis cette occasion de faire une plaisanterie qui a eu plus de succès qu'elle ne valait : elle divertit toute la Cour un instant, sans pourtant m'attirer un mot de Mme la Dauphine, et j'ai su que Mme la duchesse de Ghaulnes (2) avait eu la merveilleuse attention de dire,
(1) Jean-Ignace de la Ville, né en 1690, ministre de France à la Haye (4743), membre de l'Académie française (4746), premier commis aux affaires étrangères (4755), évêque in partibus de Triconie et directeur des affaires étrangères (4774), mort en 4774.
(2) Cette duchesse de Chaulnes joua plus d'un tour à Moreau ; on lit dans son Journal, à la date du 1er février 4776 : * J'ai dîné chez
devant elle, que le titre que j'avais donné à cette plaisanterie : Très humbles et très respectueuses remontrances présentées à Mme la Dauphine par les ânes ci-devant à son service (i), était une méchanceté : j'avoue que je ne m'en serais pas douté.
Mme de Giac; elle m'a assuré avoir réprimandé sa belle-fille, la duchesse de Chaulnes, des charités qu'elle me prête quelquefois dans le monde. »
(1) 11 septembre 1771. — Dans la Gazette d'Utrecht du mardi 13 août 1774, n° 65, on lit, à l'article de France, ce qui suit : « Selon les lettres de Gompiègne, Mme la Dauphine, s'étant laissé fléchir par la requête que le sieur Moreau, son bibliothécaire, lui présenta l'année dernière, de la part des ânes, a non seulement pardonné le petit désagrément qu'elle avait éprouvé de leur part; mais, pour leur témoigner qu'elle leur accordait un entier pardon, elle en a fait assembler, le 2, environ quatre-vingts dans la forêt, et, ayant été les joindre avec l'auguste famille royale et une suite nombreuse, ils ont encore été adoptés pour montures. Après la formation d'une telle cavalcade, elle s'est rendue dans la forêt au château de Gompiègne, au son des flûtes et escortée d'une multitude infinie de curieux. Mgr le comte d'Artois a eu le plaisir de se laisser tomber. Plusieurs dames ont été obligées d'en faire autant. Mme la comtesse de Noailles a fait aussi une culbute, mais qui n'a porté aucune atteinte à sa dignité. Mme la Dauphine se propose de renouveler un pareil spectacle qui fait l'entretien et l'amusement de toute la Cour. »
Gette narration a paru d'une plaisanterie peu respectueuse : elle a occasionné une grande rumeur à la Gour, et le ministre a cru devoir arrêter le cours de la gazette susdite. En conséquence, depuis le vendredi 6 septembre, elle ne paraît plus en France. On croit pourtant que cette suppression ne sera pas longue, la cause ne portant sur aucune considération politique, et M. le chancelier étant d'ailleurs assez content du silence de l'écrivain ou de la façon favorable dont il parle de ses opérations. (Anecdotes piquantes de Bachaumont, Mairobert, etc.)
Les Remontrances, en vers, présentées par les ânes à Mme la Dauphine, ont été publiées dans le Pot pourri de Ville d'Avray, p. 83.