CHAPITRE XIII
Formation de la maison de Mgr le comte de Provence. — Le présisident Tachère. — Mme de Narbonne. — Madame Sophie me fait nommer premier conseiller de Monsieur. — L'abbé Clément, confesseur de Mesdames. — Offre de mon livre à Mme la Dauphine. — M. de Montcrif. — Question de préséance. — Présentation de Mme du Barry. — Exil de la comtesse de Gramont. — Turny et Arbouville. — Lutte du chancelier contre les parlements. — Le duc de Ghoiseul au cabinet des Porcelaines. — Explication avec la duchesse de Gramont. — M. de Choiseul est envoyé à Chanteloup. — Le chancelier détruit la Cour des aides et le Grand Conseil. — Arrêt prononçant la confiscation des offices.
Un soin m'occupa pendant le voyage de Fontainebleau (1770) : on faisait la maison de Mgr le comte de Provence (1) ; je crus que mon travail pour les princes mé donnait le droit de réclamer une place honorable dans son conseil. J'adressai à M. le duc de la Vrillère un Mémoire afin d'obtenir la charge de premier conseiller. J'avais consulté tous les états des anciennes maisons des princes, et je savais que cette place me mettait, dans le conseil, immédiatement après le chancelier et le surintendant. Je priai tous mes amis de solliciter pour moi, et je
(1) Louis-Stanislas-Xavier, troisième fils du dauphin Louis (fils de Louis XV) et de Marie-Josèphe de Saxe, et frère de Louis XVI, naquit à Versailles en 1755, épousa Marie-Joséphine-Louise de Savoie en 1771, émigra le 28 juin 1793. Après la mort de Louis XVII au Temple, il prit le titre de Louis XVIII, rentra en France le 24 avril 1814, à la suite des alliés, régna à partir de cette date, fut cependant obligé de s'exiler en mars 1815, revint après Waterloo, et mourut en 1724.
demandai à M. le duc de la Vauguyon de vouloir bien se joindre à eux. Il me le promit; cependant je le trouvai toujours froid sur cet article; mais, comme je désire ne pas avoir sans cesse à me plaindre de lui, je conviens que son peu de chaleur, en celte occasion, pouvait venir de ce qu'alors il n'était pas en trop bons termes avec M. le duc de la Vrillière. Je ne l'ai appris que depuis; néanmoins, il ne tenait qu'à lui de me faire recommander par les princes, et il s'en est bien gardé.
Vers la fin du voyage, il m'avertit que Madame Sophie (1) sollicitait cette même place pour le président Tachère, son protégé, fils de sa nourrice; il me conseilla de n'y plus penser, m'indiqua une misérable charge de secrétaire du cabinet, que M. de Chouzy m'eût vendue quatre mille livres, et me dit : « Qu'est-ce que cela vous fait? Vous êtes connu des princes; le moindre titre vous suffit. » Je n'entrai point dans cette idée; je refusai une place qui ne m'eût jamais mis à portée de rien.
J'étais en relation avec M. Tachère; il était mon ami, mais j'étais persuadé qu'il pouvait mieux faire, et effectivement il a mieux fait. Je résolus de prendre pour juge, entre lui et moi, Madame Sophie; j'écrivis un Mémoire dans lequel je déposais aux pieds de cette princesse l'hommage de mon respect et de ma soumission; je protestais que j'allais sur-le-champ me désister de ma demande, si elle persistait ; mais je la suppliais de peser mes raisons et de me donner ses ordres.
L'embarras était de lui faire présenter ce Mémoire; je je ne sais si Mme de Périgord était alors dame d'honneur;
(1) Sophie-Philippine-Élisabeth-Justine de France, quatrième fille de Louis XV, titrée Madame Sophie, naquit le 27 juillet 1734, et mourut presque subitement le 1er mars 1782. Elle fut enterrée à Saint-Denis sans cérémonial.
MADAME SOPHIE. 9t9
en tout cas, elle ne se trouvait certainement pas à Fontainebleau. Je me rappelai que Mme de Narbonne (i) s'était beaucoup amusée de la Requête des ânes; je n'avais aucunes relations avec elle, et elle, de son côté, me regardait comme la créature de la comtesse de Noailles qu'elle n'aimait point; mais M. de Senlis, qui s'intéressait à moi, lui parla en ma faveur. Je risquai de lui demander un rendez-vous ; je l'obtins et fus extrêmement content de ses bontés. Elle prit mon Mémoire, me promit de le faire lire à Madame Adélaïde (2) et de l'engager à le remettre à Madame Sophie.
Cette princesse, pleine de justice, commença par dire à M. de la Vrillière de suspendre la nomination du premier conseiller, afin qu'elle eût le temps de s'informer de ce que j'étais et je valais. J'écrivis à M. l'archevêque, sur qui, dans toutes les circonstances, j'ai invariablement compté ; je reçus de lui une lettre pour l'abbé Clément, confesseur des princesses. Sur ces entrefaites, on quitta Fontainebleau, et mon affaire se finit à Versailles. Madame Sophie, après avoir examiné mes droits et s'être fait rendre compte de ma conduite, alla plus loin que de se désister de sa demande : elle envoya chercher M. de la Vrillière, et le prévint qu'elle ne renonçait à la place, pour son protégé, qu'à condition qu'on me la donnerait. C'est donc à cette princesse que je dus ma charge : je l'aurais peutêtre manquée sans cette concurrence. Je parus au dîner de Mesdames afin de remercier mes protectrices ; Madame Sophie eut la bonté de m'appeler et de me dire qu'elle me faisait son compliment, et que son neveu faisait une bonne acquisition. Ma reconnaissance a toujours été tendre : les
(1) Dame d'honneur de Madame Adélaïde.
(2) Marie-Adélaïde de France, seconde fille de Louis XV, titrée Madame Adélaïde, née le 23 mars 1732, et morte à Trieste en 1800.
larmes me vinrent aux yeux, et je ne pus répondre.
Cette victoire était d'autant plus flatteuse que j'appris, par l'abbé Clément, que l'on avait déjà mal parlé de moi devant Mesdames, et il me laissa môme deviner que le diable s'était servi de la bouche d'un ange, car il ajouta en me serrant la main : « Soyez sûr, monsieur, que l'on vous a magnifiquement desservi auprès de Mme la Dauphine. Tenez-vous-en pour averti. » Ce furent ses propres termes. Je confiai cet avis à Mme la comtesse de Noailles; elle m'assura qu'il était faux, et que tout cela était une intrigue de M. de la Vauguyon. Qui donc croire dans ce labyrinthe de la Cour?
Peu après, cependant, j'eus encore lieu de m'apercevoir que Mme la comtesse de Noailles avait une peur très vive d'être obligée de se montrer ma protectrice. Quand le Premier numéro de la Bibliothèque de Madame la Dauphine fut imprimé, j'en fis relier un certain nombre d'exemplaires destinés à toute la famille royale; je ne désirais mettre à cela aucun appareil, et je ne l'ai pas même présenté au Roi. Je regardais cet ouvrage plutôt comme un service rendu aux princes que comme une occasion de me faire valoir. Résolu de donner à Mme la Dauphine mon livre pour ses étrennes, je le dis à Mme la comtesse de Noailles; je lui en avais lu la plus grande partie; je l'avais également lu à l'abbé de Radonvilliers, auquel elle m'avait conseillé de le faire voir; je lui envoyai à ellemême son exemplaire relié, afin qu'elle achevât d'en prendre connaissance. Je pensai me trouver mal lorsque, l'avaut-veille du premier jour de l'an, je reçus à Paris une lettre dans laquelle elle me mandait que mon ouvrage ne pouvait être ni présenté ni publié, parce que j'avais l'air d'y parler directement pour Mme la Dauphine, et de chercher à contribuer à son instruction.