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L'ABBÉ DE VERMOND

Cette observation me parut étrange, car, aprèa tout, on n'avait point ignoré que le bibliothécaire de Mme la Dauphine avait écrit et voulu écrire pour elle. Je ne concevais rien aux vues de Mme la comtesse de Noailles, mais j'étais au désespoir. Je me rendis à Versailles et je portai tous mes exemplaires destinés aux présents. La dépense que tout cela m'avait coûté était ce qui me touchait le moins. Mme la comtesse de Noailles, d'un air froid et embarrassé, me répéta ce qu'elle m'avait écrit, exigea que je supprimasse mon ouvrage, et que je le refisse de manière que Mme la Dauphine n'y fût pas même nommée. Après de longues discussions, dans lesquelles je ne trouvais rien de clair, et où je sentais bien que l'on me taisait des motifs que je ne tenais pas à deviner, je dis : « Madame, je n'entends rien à tout cela; mais il y a un homme que je veux consulter, et je ne me déterminerai que d'après son avis : c'est M. l'abbé, de Vermond. — Allez, me réponditelle, vous ferez bien ; si cela se peut arranger, je ne demande pas mieux. »

J'allai donc le voir, sur le soir, le 3i décembre 1770 ; je lui montrai mon livre et lui remis l'exemplaire relié à son intention. Je n'eus garde de lui rapporter tous les alibiforains de la comtesse de Noailles ; je l'entretins seulement du dessein que j'avais de présenter, le lendemain, à Mme la Dauphine, les prémices de mon travail. L'abbé de Vermond m'accueillit très bien, ne me fit pas la moindre difficulté, me proposa de prévenir la princesse, et me déclara même que je pouvais, en le lui présentant à l'heure de la chambre, lui dire que je lui offrais l'ouvrage dont l'abbé de Vermond lui avait parlé le matin. Je ne retournai point chez Mme la comtesse de Noailles ; je me contentai del'avertir, par une lettre, que tout étant arrangé, le lendemain je donnerais mon livre. Je n'y manquai pas;

Mme la Dauphine le reçut sans me rien dire et ne m'en a jamais parlé depuis; j'ai tout lieu de croire qu'elle ne l'a pas même parcouru.

Au bout de quelque temps, M. le comte de Noailles m'interpella d'un air boudeur: « Voilà de vos gaucheries ; de quoi vous avisez-vous d'écrire un livre? On en faisait hier des gorges chaudes chez Mme Du Barry (i). » C'est tout ce que me valut, à la Cour, cette tentative. J'ai été depuis dédommagé de ce dégoût, lorsque j'ai su que Madame Adélaïde et Madame Victoire avaient lu et apprécié mon ouvrage, dont le public a paru souhaiter la continuation ; néanmoins, je pris alors la résolution d'en rester là, et, effectivement, il n'y eut aucune suite à ce travail qui, tel que je l'avais conçu, aurait pu être de la plus grande utilité à toutes les jeunes personnes qui eussent voulu se former un plan de lectures en tous genres; je m'y serais remis si la Cour m'avait donné le moindre signal; mais remarquez comme les petites intrigues de ce pays-ci étouffent parfois les meilleurs germes.

J'avais espéré que l'on m'exempterait de la finance de ma charge dans la maison de Mgr le comte de Provence. Rien ne me paraissait plus juste : c'était une récompense que je croyais mériter, et je savais que bien des personnes attachées au ministère avaient reçu gratis ces sortes de charges, et même les avaient revendues, au lieu que je désirais me rendre utile dans la mienne. Je n'avais point d'appointements attribués à ma place de bibliothécaire; je me flattais donc que Mme la Dauphine parlerait pour moi. Mme la comtesse de Noailles me promit de l'en prier et ne le fit point. Elle me recommanda légèrement à

(1) J'ai été averti, par M. le comte de Noailles, que Mme Du Barry donnait beaucoup de ridicules au petit ouvrage que j'ai écrit pour Mme la Dauphine. (Journal de M or eau, 45 janvier 1771.)

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