M*E LA DAUPHINE ET LE COMTE DE PROVENCE
M. de la Vrillière, qui me disait toujours : « Que voulezvous que je fasse tant que Mme la Dauphine ne s'occupe point de vous ? » Cependant, à force de sollicitations dans les bureaux, j'obtins remise de la moitié de ma finance et je payai le reste. Les ofBces de ce genre sont à vie sur trois têtes, dont la moins précieuse est celle du titulaire ; je suis pauvre, et c'eût été une folie de traiter sans cette remise.
M. de Montcrif mourut sur ces entrefaites ; M. l'abbé de Vermond, qui avait des appointements, ne prétendait rien aux cent louis dont avait joui ce lecteur de la Reine, et Mme la comtesse de Noailles s'était engagée à me les faire donner. Elle affirma les avoir demandés pour moi ; le vrai est que je ne les ai pas eus : elle n'osa jamais proposer à Mme la Dauphine de procurer quelques appointements à son bibliothécaire.
M. de la Vauguyon craignait que ma chargé ne m'approchât de la personne et ne me montrât à la confiance de M. le comte de Provence; il chercha à m'écarter de l'une et de l'autre. Il avait, à cette époque, énormément d'ascendant sur l'esprit du prince, et l'on trouva même, dans ce qui se passa alors, une des plus grandes preuves de l'injustice des gens de parti. Il n'était pas besoin d'en épouser aucun pour adorer Mme la Dauphine; néanmoins, les enthousiastes de M. de Choiseul, non seulement l'aimaient comme une princesse charmante, mais lui faisaient presque l'injure de la regarder comme un chef de faction. Aussi, voyant ou croyant voir dans l'autre camp M. de la Vauguyon, ils osaient se permettre de placer M. le comte de Provence à côté de lui : de là les propos les plus indécents et les plus ridicules ; de là des mésintelligences supposées, des histoires n'ayant pas le sens commun forgées et débitées. Peu s'en fallut que
Ton ne tentât de faire à un jeune prince, plein d'intelligence et de raison, une réputation composée de tout l'odieux de celle de M. de la Vauguyon, et de toutes les petitesses des exaltés intrigants auxquels il faut absolument une secte. Cela me mettait en colère ; et, comme il m'a toujours été impossible d'être d'aucun parti, je rompis là-dessus des lances dans beaucoup d'honnêtes maisons : c'était plutôt l'effet de ma droiture que de ma prudence. Je reviens à ce qui me concerne.
M. de la Vauguyon, qui possédait la confiance de notre prince, se chargea de préparer un règlement général pour fixer les rangs et la préséance de tous les officiers de son conseil. J'étais un des premiers, puisque, d'après ce règlement même, on a été obligé de reconnaître et de déclarer le droit qui a toujours appartenu à ma place de présider le conseil et d'y recueillir les voix lorsque ni le prince ni son chancelier n'y assistent. Ma place, en effet, équivaut à celle de doyen du conseil dans celui du Roi; j'y dois précéder tous ceux qui n'y figurent que comme conseillers : cela a toujours été réglé ainsi dans la maison et dans les conseils des princes apanagistes; et encore aujourd'hui, le premier conseiller de M. le duc d'Orléans a la préséance au conseil sur les secrétaires des Commandements, comme au conseil du Roi le doyen précède les secrétaires d'État.
M. le duc de la Vauguyon, dans son règlement, donna sur moi la préséance aux secrétaires des Commandements ; il y a plus, tous les principaux du conseil, dont il s'agissait de déterminer les droits, eurent celui de se faire entendre ; il furent appelés devant M. le comte de Provence à la lecture de ce projet de règlement, adressèrent les réclamations et les observations qu'ils voulurent, et d'après lesquelles on procéda à quelques changements.