‹ Mes souvenirsChapitre 119 sur 207 · QUESTION DE PRÉSÉANCE · texte numérisé non relu

QUESTION DE PRÉSÉANCE

M. le duc delà Vauguyon m'écarta de cette petite assemblée ; tout fut arrêté, par rapport à moi, sans que j'eusse été prévenu.

Ce n'est pas tout ; par un article particulier de ce règlement, il établit un comité où seraient préparées, en présence du prince, les affaires les plus intéressantes ; il se plaça lui-même dans ce comité avec le chancelier, le surintendant et les deux secrétaires des Commandements. Il me semble que ce que j'avais fait jusque-là pour les princes pouvait me procurer cet agrément; M. delà Vauguyon m'éconduisit encore, et l'on jugera, d'après tout cela, à quel point il prisait mes services. Le vieux Ménard n'aurait pas mieux demandé que de me mettre dans ce comité, car il appréciait ce que j'avais appris. Quant à mon droit de préséance, il s'y opposa ; cela était naturel : les deux charges de secrétaires des Commandements lui ayant été données gratis, il en augmentait le prix aux dépens de la mienne ; aussi les a-t-il vendues cinquante mille écus chacune; et lorsque, dans la suite, je réclamai contre l'injustice que j'essuyais, les secrétaires des Commandements objectèrent, en plein conseil, qu'ils n'eussent pas acheté leur charge si cher, si on ne leur eût pas promis de leur accorder la préséance sur moi.

Tels furent les moyens employés pour m'éloigner de M. le comte de Provence, dans un temps où, tous les quinze jours, je remettais à M. de la Vauguyon lui-même un morceau historique à l'usage des princes, dont il ne manquait jamais de me faire le plus grand éloge. Depuis la mort de son gouverneur, notre prince a perdu, dit-on, cette vive estime qu'il avait pour lui ; ce fut Mme la Dauphine qui effaça cette impression de jeunesse; je n'y ai donc rien gagné. Quand le tronc fut pourri, elle me regarda toujours comme une des branches. Ces arrange-

ments eurent lieu au commencement de 1771 ; on s'occupait beaucoup alors du mariage de M. le comte de Provence ; malheureusement, il n'y avait pas un sol au trésor royal; on n'y payait rien, et l'on parlait même de reculer la cérémonie faute d'argent pour faire les emplettes de la noce (1). Mais il est nécessaire que je revienne à la fin de 1770, car, à cette époque, je dois rappeler encore quelques anecdoctes importantes de ma vie.

La présentation de Mme Du Barry (2) (1769) avait augmenté la chaleur des partis ; une malheureuse faiblesse, dont il fallait plaindre le Roi, devint un signal de divisions et d'intrigues ; les femmes, les courtisans qui avaient le plus bassement rampé devant Mme de Pompadour, se crurent de braves champions de l'honneur et de la vertu, dès qu'ils sentirent qu'ils se rendaient par là agréables à M. de Ghoiseul. La nouvelle maîtresse n'en fut que plus disposée à se prêter à tous les projets des ennemis de ce ministre.

Elle voulut faire preuve de son crédit et se choisir une victime dont la chute pût, en attendant, arrêter le cours des impolitesses auxquelles elle devait se préparer. La comtesse de Gramont fut exilée (3) après un voyage de Choisy où elle n'avait pas eu tort; mais elle paya pour bien des étourderies qui ne lui avaient pas nui auparavant, et qui lui avaient valu la réputation de femme très inconsidérée qu'elle méritait. J'étais toujours son ami ; je lui avais dit la vérité dans sa bonne fortune; je ne l'abandon-

(1) Le mariage du comte de Provence avec Marie-Joséphine-Louise de Savoie eut lieu le 44 mai de cette année 4774.

(2) Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse Du Barry, née à Vaucoucouleurs en 4744, périt sur l'échafaud en 4793.

(3) Dès le lendemain de son avènement, le 44 mai 1774, Louis XVI exila Mme Du Barry et autorisa Mme de Gramont à revenir à la Cour.

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