‹ Mes souvenirsChapitre 120 sur 207 · LA COMTESSE DE GRAMONT · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE GRAMONT

nai pas dans la mauvaise, et, lorsqu'après avoir séjourné quelque temps à Turny (1), chez le vicomte de la Rochefoucauld, elle vint s'établir à Arbouville, sur le chemin d'Orléans, j'y allai et restai huit jours avec elle. Jamais je ne l'ai trouvée plus gaie; j'ai fait peu de parties de campagne où je me sois amusé davantage. Alors, cependant, le duc de Ghoiseul et la duchesse sa sœur n'osaient trop se montrer ses amis; je n'oublierai point que, revenant l'un et l'autre de Chanteloup (2), ils passèrent au bout de l'avenue d'Arbouville sans s'arrêter.

Gomme ce château était ouvert de toutes parts, elle obtint la permission de rentrer à Paris pendant l'hiver ; elle y arriva justement à l'époque où M. le chancelier de Maupeou commençait à attaquer les anciens parlements et, par eux, le duc de Ghoiseul leur protecteur. C'était l'instant où ce chef de la justice, s'il n'eût eu que de grandes vues et beaucoup de patriotisme, pouvait rendre au Roi le plus signalé de tous les services et devenir le bienfaiteur de la nation en la sauvant du despotisme des parlements ; il avait en main l'autorité nécessaire pour redonner aux lois fondamentales du royaume leur force, aux compagnies leur ancien esprit, au gouvernement son activité et sa vigueur.

Le Parlement était hors de toute règle ; il fallait absolument travailler à le remettre, par les lois mômes, à la place qu'elles lui avaient assignée. La chute du crédit de M. de Choiseul, si le chancelier l'avait en perspective, eût peut-être été tout simplement l'effet des moyens qui eussent rétabli l'ordre. Il était donc indispensable de ne

(4) Turny, petit village de l'Yonne, situé à quatre kilomètres de Saint-Florentin, et dont le château est aujourd'hui démoli.

(2) Le château de Chanteloup était situé à trois kilomètres d'Amboise.

chercher que le bien et, sur le reste, de s'en rapporter à l'empire des causes naturelles. Mais tout va mal quand l'esprit d'intrigue prime les grands desseins.

M. le chancelier envoya son édit au Parlement; il essuya la plus vive résistance ; cette compagnie s'appuyait du crédit de M. de Choiseul, qu'elle croyait inamovible.

Je ne voyais point alors M. le chancelier; et, depuis que M. de Monclar m'avait irrévocablement brouillé avec lui, je ne lui avais rendu que la visite annuelle du premier jour de l'an. Je savais de M. d'Albertas, mon premier président, et de notre procureur général, qu'il leur avait dit beaucoup de mal de moi, et qu'il avait fait de très grands efforts pour m'enlever l'estime et l'amitié de ma compagnie, efforts qui, heureusement, ne sont parvenus qu'à augmenter l'une et l'autre.

Mais on revenait, en ce moment, à ces maximes que j'avais si clairement exposées dans mes Remontrances de 1763; on mettait en avant des principes sur lesquels je n'avais jamais varié ; l'édit était bien rédigé et je passais pour bien écrire : le public s'avisa de prétendre que j'étais l'homme du chancelier, qu'il ne décidait rien sans me consulter, et que j'étais l'auteur de sa besogne. Mes ennemis, les Encyclopédistes, appuyèrent ces bruits ; le duc de Choiseul et la duchesse de Gramont les répétèrent, et j'eus contre moi, sans le mériter, le cri de tous les parlementaires.

La duchesse de Gramont allait de maisons en maisons raconter que j'étais un fripon et l'âme damnée du chancelier. Elle l'affirma tant de fois à la comtesse de Gramont que la pauvre femme ne savait plus qu'en croire. Tous les jours, on composait une nouvelle histoire sur mon compte; par exemple : je n'avais, de ma vie, parlé au duc d'Aiguillon, et la seule fois que j'eusse vu son

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