NOIRCEUR CONTRE MOI
visage, était à un dîner chez M. Bertin où il vint, et où je ne l'aperçus que d'un bout de la table à l'autre. Cependant, un homme rapporta, un soir, à Mme la comtesse de Gramont que le matin même, à onze heures, il m'avait rencontré sortant de chez M. le duc d'Aiguillon, en habit gris, et qu'il me le soutiendrait. Outré d'indignation, je me mis dans une colère terrible, je dis à la comtesse de Gramont que je tenais à découvrir cet homme-là, et à le forcer à déclarer qu'il avait menti : « Si je connaissais M. d'Aiguillon, ajoutai-je, je ne rougirais point de le voir, et soyez sûre que je le verrai s'il devient ministre ; mais votre homme est un menteur, un calomniateur, un infâme, et je veux le lui faire avouer. » Elle fut tentée de me le nommer; mais ma belle colère l'en empêcha. J'ébruitai tant cette histoire, je la publiai si hardiment, sommant partout, à tous les soupers, mon vilain de se montrer, qu'enfin la maréchale de Biron me prit en particulier pour me prier de n'en plus parler, parce que je pourrais nuire à son amie et à la mienne. La comtesse de Gramont elle-même ou fut persuadée, ou feignit de l'être afin de m'apaiser, et me contraignit à promettre de ne plus m'en occuper.
Malgré cela, indigné de la mauvaise foi des faiseurs d'histoires, piqué au vif des propos que la duchesse de Gramont tenait tous les jours, je résolus de m'en plaindre hautement et publiquement. Je le fis à VersaiJles, à toutes les tables où je mangeais; mon dessein était que mes plaintes revinssent à M. de Choiseul; et je réussis, car, ainsi qu'on va l'apprendre, il essaya de tourner la chose en plaisanterie.
Deux jours avant qu'il fût exilé, je venais de descendre par le petit escalier de l'aile droite, qui depuis a été détruite ; je sortais de chez Mme de Narbonne, et j'étais sur le point de traverser la cour. Je m'entends appeler deux
fois par mon nom; je me retourne: c'était M. le duc de Choiseul dans sa chaise, suivi de sa sœur et de plusieurs personnes qui allaient, avec eux, voir les porcelaines. Le ministre commande d'arrêter sa chaise et je le rejoins ; il me dit d'un air riant: a Eh bien! qu'est-ce que c'est, monsieur M or eau ? vous faites bien du bruit dans Paris. Vous faites toute la besogne du chancelier, les édits, les préambules; que ne faitesvous point? » Là-dessus, je répliquai: « Je suis fort aise, monsieur le duc, de vous voir prendre cela si gaiement; pour moi, je vous avoue que je ne l'ai point pris de même. Je suis attaché au ministère ; si je faisais la besogne de M. le chancelier, je lui devrais le secret, et, si j'en mais l'ordre, je remplirais un devoir, mais rien ne me forcerait à mentir. Puisque vous m'obligez de vous répondre : Non, monsieur le duc, je ne la fais point; je respecte et je ne pénètre point les vues du ministre; j'obéis à celui qui m'ordonne; je ne dois donc avoir ni le mérite ni le blâme des choses auxquelles je n'ai aucune part. »
Tout le monde était arrêté pour nous écouter, et la duchesse de Gramont, qui était sortie de sa chaise et debout à côté de celle de son frère, m'interrompit vivement: « Eh t mais tout le monde le dit; qui est-ce qui ne le croirait pas ? Pour moi, j'avoue que je l'ai cru comme une autre. » Je me retournai : « Vraiment oui, madame la duchesse, je le sais bien, car vous allez partout racontant à tout le monde, et notamment à madame votre belle-sœur, que je suis un fripon et un intrigant. — Oh ! je ne Vai pas dit ainsi. — Non peut-être dans ces termes, madame, mais l'équivalent selon vous. Vous publiez que je suis l'âme damnée et l'espion de M. le chancelier. » Le duc de Choiseul lui-même avait quitté sa chaise, et se repentait sans doute de son attaque. La duchesse me prend la main et me dit : « Donnez-moi le bras que je vous explique cela. » Nous remontons alors l'escalier, suivis du duc et de tout son cortège. Chemin