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EXPLICATION AVEC LA DUCHESSE DE GRAMONT

faisant, elle se justifiait de son mieux en alléguant : « que la comtesse de Gramont était une étourdie qui disait tout ce qui lui passait par la tête ; que, persuadée, comme tout le public, de mes liaisons avec le chancelier, elle Valait avertie de se tenir sur ses gardes devant moi. — Fort bien, madame, et vous n'avez pas soutenu que je fusSe un espion, et vous avez voulu oublier, ce que vous savez mieux que personne, que je suis son ami et que je l'ai défendue même contre vous? »

Là-dessus, nouvelles explications de la duchesse qui durèrent jusqu'à la porte du cabinet des Porcelaines. Quand je fus tout auprès, je pensai que, si, dans le moment où Ton était, toute la Cour me voyait entrer là, tenant sur le poing Mme de Gramont, on s'empresserait d'en forger la plus belle histoire. Je dis donc : « Madame la duchesse, la place n'est pas tenable pour continuer notre explication ; permettez-vous que tantôt j'aille la reprendre chez vous? — Volontiers, me répondit-elle, venez ce soir à sept heures. » Je la quittai, fis la révérence au duc de Choiseul, qui me la rendit d'un air très gracieux, et je courus conter mon aventure à M. Bertin, qui en rit de tout son cœur.

Je fus, le soir, exact au rendez-vous. La duchesse avait chez elle Mme du Châtelet, qui, surprise de mon arrivée et supposant que j'avais une grosse affaire sur les bras, commença par me dire qu'elle ne me voyait plus. Avec elle étaient M. de Stainville et le marquis de Chauvelin (i). Qui fut étonnée? Ce fut Mme du Châtelet quand elle constata qu'au lieu de me justifier, je venais au contraire entendre la justification de la redoutable duchesse qui, dans ce long entretien, fut polie et même un peu humble,

(4) François-Claude, marquis de Chauvelin, lieutenant général, ministre à Gênes en 4754, ambassadeur à Turin en 4754, mourut subitement à Versailles, le 23 novembre 4773. Il était fils du garde des sceaux Germain-Louis de Chauvelin.

mais à sa manière. Je parlais avec chaleur ; c'était moi qui adressais des reproches ; je disais : a II faut que j'aie, madame la duchesse, un guignon marqué : quoi, je suis mal avec M. le chancelier , et mal en même temps avec vous et avec M. le duc de Choiseul t Croyez-moi, voilà où en sont logés tous les honnêtes gens incapables d'intrigues; ils n'ont aucun parti pour eux parce qu'ils ne font point cabale. » La duchesse répliquait dans sa défense : « Mais qui est-ce qui n'est pas calomnié dans ce pays-ci? Nous le sommes bien; la Vierge Marie l'a bien été. »

Notre conversation fut longue, et j'ose prétendre que j'y eus le beau rôle. Remis de ma chaleur, je riais intérieurement de la considération que j'acquérais dans l'esprit des deux courtisans qui étaient là : le comte de Stainville jouait l'étonné de ce que je n'étais l'auteur de rien ; il s'écriait : « Et tel édit, et tel arrêt du conseil; quoi, ce n'est pas vous qui l'avez rédigé? — Non, monsieur, répondais-je invariablement ; au reste, tout cela est la besogne du contrôleur général, et il me semble que le chancelier n'y est pour rien. » Enfin, la duchesse me fit beaucoup de politesses et même quelques cajoleries, puis me parla des affaires de son mari. Nous finîmes par avoir l'air d'être bons amis ; je lui demandai la permission de lui faire ma cour, et elle m'assura que sa porte me serait toujours ouverte (i).

(4) La duchesse de Gramont avait été en guerre déclarée avec la duchesse de Noailles. Moreau, dans son Journal, conte à ce sujet, l'anecdote suivante :

Samedi 23 janvier 1768. — Voici quelque chose qui prouve bien que les femmes de la Cour, les bourgeoises, les femmes de chambre et même les cuisinières, c'est tout un dans les tracasseries, et que les querelles sont toujours bourgeoises. Le laquais de la duchesse de Gramont, faisant des visites pour sa maîtresse, dans tout le château, l'a fait écrire à la porte de la duchesse de Noailles. La première en a été si furieuse, qu'elle a chargé une personne de lui dire que c'était un malentendu et une sottise de son laquais, et qu'elle avait pensé le mettre à la porte. A cette personne, qui avait eu la

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