EXIL.DE M> DE GHOISEUL
Je retournai à Paris, où je trouvai mon histoire publique ; M. de Sartine, que je rencontrai, en voulut connaître les détails. Deux jours après (i), M. de Choiseul fut exilé. Le lendemain de cet exil, je soupais chez M. d'Aubeterre (2) qui, riant de toutes ses forces de mon explication avec la sœur du ministre renvoyé, me disait : « Vous êtes un habile courtisan, vous choisissez bien votre temps pour les réconciliations; il ne tient qu'à vous maintenant d'aller à Chanteloup (3) . »
bassesse d'accepter la commission, la duchesse de Noailles a répondu : t Dites à Mme de Gramont qu'elle porte la délicatesse beaucoup trop loin, et que, pour moi, je mets si peu de valeur à son nom écrit chez moi, que je comptais également envoyer le mien à sa porte. »
Voici, toujours d'après Moreau, quel avait été le début de cette querelle :
Jeudi 26 novembre 1767. — Je suis retourné à Versailles et j'ai trouvé Mme la duchesse de Noailles en conversation très sérieuse avec le marquis de Noailles, son fils, au sujet d'une tracasserie très étoffée qu'elle s'est mise sur le corps : Mesdames ont demandé Mme de Guiche pour succéder à Mme la maréchale de Broglie. Mme de Guiche a refusé, et son motif, in petto, c'est que Mme la duchesse de Gramont ne voulait pas qu'elle prît cette place. Mme la duchesse de Noailles a été dire tout cela à Mesdames, qui ont fait écrire à Mme de Gramont par Mme de Durfort. La duchesse de Gramont a été furieuse, a écrit au duc de Noailles avec la plus amère indignation, promettant à la duchesse de Noailles haine et vengeance. Le duc de Choiseul s'est plaint au Roi.
La querelle parait avoir duré longtemps, suivant ce dernier extrait du Journal de Moreau :
Mercredi 3 février 1774. — Le duc de Noailles doit, ces jours-ci, venir à Paris, poussé par ses enfants, pour faire une visite en cati-* mini à la duchesse de Gramont qui y est depuis quelques jours. Elle est incommodée, dit-on, et l'on craint un ulcère. Elle a, de plus, le chagrin d'avoir perdu un gros revenu. La Ponce, son prête-nom, avait trois quarts de place de fermier général qui lui ont été ôtés, (Journal de Moreau.)
(1) 24 décembre 4770.
(2) Joseph-Henri Bouchard d'Esparbès d'Aubeterre, né en 4744, mort en 4788. Maréchal de France, ambassadeur à Vienne, à Madrid et à Rome.
(3) Vendredi 23 février 1771 . — Les nouvelles de Chanteloup sont que le duc de Choiseul y est très heureux. Sa femme et sa sœur ne sont plus brouillées. On se couche à dix ou onze heures du soir. M. de Choiseul, de très bonne heure levé, écrit et travaille, monte
Cette aventure tourna à mon honneur dans l'esprit de la comtesse de Gramont; je passais mes soirées chez elle, et nous y parlions très franchement de toutes les affaires publiques. Huit ou dix jours avant l'exil du ministre, et lorsque j'entendais l'archevêque de Cambrai souhaiter que le Parlement ne cédât point et ne reprît pas ses fonctions, je lui répliquais : « Je ne vous conçois pas, vous autres; savezvous que vos ennemis forment, en ce moment-ci, les mêmes vœux que vous? Vous verrez où cette résistance vous conduira. » Il ne fallait pas être sorcier pour prévoir ce qui devait arriver, mais ces gens-là étaient aveugles; je n'ai jamais rien rencontré de plus léger qu'eux ; l'abbé Quesnel, qui les aimait, me répétait souvent: « Ce sont des enfants; ils n'ont jamais été que cela (1). »
On a pu remarquer que, M. de Choiseul une fois renvoyé, M. le chancelier parut assez disposé à faire meilleur marché de son édit. M. le prince de Condé (2) était de
à cheval. Sur les onze heures, on se rassemble pour prendre du chocolat chez Mme de Choiseul. On dîne à six heures; après quoi il y a musique, etc. Il fait venir quatre musiciens, est très gai, et s'applaudit tous les jours de sa disgrâce. (Journal de Moreau.)
(1) M. de Laubespine nous a attesté un fait dont tous les officiers de l'armée furent témoins en 1747. M. de Choiseul, qui portait alors le nom de Stainville, était colonel du régiment de Navarre, tenait contre le maréchal de Saie les plus mauvais propos, et proposait ou acceptait tous les paris qu'il échouerait tantôt dans une entreprise et tantôt dans une autre. Un beau jour, à l'ordre, chez le général, tout ce qu'il y avait de plus distingué était en cercle autour de lui. Le maréchal appelle M. de Stainville : • Monsieur de Stainville, lui dit-il, vous avez un beau nom et il doit vous attirer de la considération; vous êtes à la tête d'un beau régiment et il vous en attire encore; mais vous devez au Roi fidélité et reconnaissance. Je sais tous les propos que vous tenez; si jamais il vous arrive de les répéter et de proposer ou d'accepter un seul pari de la nature de ceux que vous faites tous les jours, monsieur de Stainville, retenez bien ceci : Je vous ferai pourrir dans un fort tant que j'aurai l'honneur de commander les troupes du Roi. » (Journal de Moreau, 13 mai 1774.)
. (2) Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, né le 9 août 1736, servit avec distinction dans la guerre de Sept, ans, se signala à la