CHAPITRE XIV
MM. d'Albertas sont mandés à Paris. — Leur beau-frère et oncle, M. de Montulé. — Formation du Parlement. — M. de Boynes ministre de la marine. — Entretiens à Ville d'Avray. — Plan de conduite. — Je revois le chancelier. — Rivalité des deux compagnies de Provence. — La Cour des aides destinée à remplacer le Parlement. — Les commissaires du Roi : le marquis de Rochechouart et M. Lenoir. — Destitution M. de la Tour. — Lettres de cachet. — M. de Montyon, intendant de Provence. — Buste de Mme la Dauphine modelé par Lemoyne. — Vers composés sous le nom de ce sculpteur.
Au mois d'avril 1771, je fus très étonné de l'arrivée à Paris de M. d'Albertas, mon premier président, et de celle de son fils (1). M. le chancelier leur avait dépêché un courrier : il voulait faire du père un président à mortier du nouveau parlement; la négociation avait passé par le chevalier de Maupeou, qui avait été employé en Provence. Aussi s'empara-t-il du pauvre M. d'Albertas, l'installa chez lui et le séquestra du reste de sa famille. Je le vis à son nouveau logement; il me confia les propositions du chancelier, auxquelles il était très tenté d'acquiescer; mais en présence du chevalier de Maupeou je ne pus lui en donner mon avis.
Nous trouvâmes pourtant le moyen de l'avoir à dîner
(4) Mercredi 3 avril. — M. d'Albertas, premier président de la cour des aides de Provence, arrive à Paris et va débarquer et loger chez le comte de Maupeou. Il est parti d'Aix le 26, et sa voiture est en canette. (Journal de Moreau.)
chez M. de Montulé, son beau-frère (i); nous nous enfermâmes l'après-midi et nous délibérâmes en famille. J'étais trop ami de M. d'Albertas pour ne lui pas parler franchement. Je ne lui conseillai nullement de quitter sa province, où il était riche et estimé, ni la charge de premier président d'une compagnie souveraine qui avait en lui la plus grande confiance, pour venir à Paris s'exposer aux révolutions de la Cour et à la honte dont l'opinion publique couvrait, dans ce temps-là, ceux qui se prêtaient aux vues de M. le chancelier. Il était le chef d'un corps parfaitement bien composé, et n'aurait pas eu le même avantage dans le parlement de Paris ; il aimait sa patrie, l'aisance et le repos; il serait mort ici d'ennui et de fatigue. Je lui disais : « Le Roi ne vous ordonne point; le chancelier vous invite, et je ne pense pas que ses promesses doivent rassurer personne. » Je ne lui dissimulai pas non plus que, les règles ayant été violées, je me défierais longtemps de la solidité de l'ouvrage ; non que je ne supposasse les parlements très coupables, mais parce qu'ils ne me semblaient pas punis dans les formes prescrites par nos lois pour constater et juger les délits.
M. de Montulé assistait à notre délibération, et m'écoutai t avec un air de joie et de surprise qui me fit grand plaisir. Il m'avoua sur-le-champ que, trompé par les bruits publics, il m'avait cru l'ami intime de M. le chancelier, et n'avait pas douté que je ne fusse de moitié avec lui
(1) M. de Montulé devint, sous Louis XVI, secrétaire honoraire des commandements de la Reine.
Dans la suite, Moreau fut assez. lié avec la famille de Montulé : il adressa à Mme de Montulé des vers badins que nous avons entre les mains, et on lit dans son Journal, & la date du 48 janvier 4775 : t Mlle de Montulé a épousé aujourd'hui M. de Turpin. Nous avions fait visite l' avant-veille à Mme de Montulé, et nous avions vu tous les apprêts et les habits de la noce. La mariée est charmante. >