‹ Mes souvenirsChapitre 126 sur 207 · MM. D'ALBERTAS PÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

MM. D'ALBERTAS PÈRE ET FILS

pour engager M. d'Albertas. Celui-ci convint de tout avec nous, et son fils, qui a beaucoup d'esprit, parla comme un ange en faveur de mon avis, qui était celui de la famille.

Malheureusement le pauvre M. d'Albertas avait donné des paroles au chancelier, qui lui avait promis des merveilles et des monts d'or; le jeune M. d'Albertas se chargea de lui écrire; son texte fut que son père ne s'était décidé à prendre cette charge qu'à condition de la remettre au bout de deux ans à son fils, ce à quoi M. le chancelier avait adhéré; mais que lui, son fils, n'avait pas encore donné son consentement, et avait les plus fortes raisons pour ne pas accepter. Il tira toutes ces raisons de son état, de sa fortune, de son goût pour son pays ; bref, il trancha le mot : ni lui ni son père ne voulaient de la charge. M. le chancelier ne céda point d'abord, demanda à les revoir; mais le père eut la goutte; le fils alla seul et tint J) on. Ils sortirent tous les deux de l'espèce de charte privée où le chevalier de Maupeou les gardait à vue,[revinrent demeurer chez leur sœur, où ils avaient logé à tous leurs autres voyages, et ne s'occupèrent plus, à Paris, que de leurs propres affaires.

Le jour même où M. d'Albertas le jeune écrivit à M. le chancelier, je m'en allai dîner chez M. l'archevêque, à Conflans, où se trouvèrent des amis du chevalier de Maupeou; je me flattai donc que M. le chancelier ignorerait la part que j'avais eue dans cette résolution. Je ne puis cependqjit en être bien sûr. Quelque temps après, je rencontrai, à Versailles, le chevalier de Maupeou, et il me dit : « Notre ami d'Albertas s'est perdu en cédant à son fils, qui est un étourdi; vous savez comme est mon frère, il n'oublie rien, et la leur garde bonne. » Quant à moi, pour échapper aux caquets le plus possible, je vins m'établir bien vite à ma petite maison de Ville d'Avray.

Le Parlement fut formé au mois d'avril, et comme tous ceux qui avaient été invités au festin ne consentirent point à en être il fallut faire entrer, dans la salle, les boiteux, les borgnes et tout ce qu'on avait ramassé où Ton avait pu. M. de Boynes, à qui M. le chancelier avait, dans ces circonstances, la plus grande obligation, fut nommé ministre de la marine (i), et bientôt après excita la défiance du chancelier lui-même (2).

Tranquille à Ville d'Avray, j'y recevais fort souvent mon premier président; nous étions très attentifs aux événements publics et surtout aux rapports qu'ils pouvaient avoir avec ma compagnie. Je venais de refuser une place de conseiller de Grand'Chambre qui m'avait été offerte dans le nouveau parlement. Le chancelier, que je ne voyais point, ne m'en avait pas fait la proposition, mais il avait chargé M. de Saint-Maigrin de me sonder et de m' engager à l'accepter; il m'eût acheté tout ce que j'aurais voulu. Comme je craignais son ressentiment, je priai M. de Saint-Maigrin de se contenter de lui dire qu'il m'avait trouvé beaucoup d'opposition à changer mon train de vie, à quitter les fonctions que je remplissais

(1) Jeudi saint, 28 mars. — Tout Paris a cru que M. de Monteynard était ministre. Voici le fait : hier ou avant-hier, l'huissier Lemoine alla l'avertir de la part du Roi pour le Conseil. Il avait du monde chez lui ; il dit à tout le monde qu'il rentrerait tard, que l'on se mît à table sans lui; il alla chez le Roi, se croyant ministre. Entré dans le Conseil au grand étonnement de tous ceux qui y étaient, il est accueilli par les ministres, qui lui demandent s'il est leur collègue. Embarrassé pour répondre, il voit entrer le Roi, qui sait par M. de Soubise l'erreur du pauvre secrétaire d'État, et qui lui fait dire qu'il allait tenir le Conseil d'État. M. de Monteynard, plus embarrassé encore, hésite. Le Roi lui fait entendre lui-même qu'il doit se retirer. Voilà le vrai. Cette histoire a été ornée de bien des circonstances, et il faut avouer qu'elle en était susceptible; mais elle n'en avait pas besoin pour être ridicule. (Journal de More au.)

(2) V. aux notes, p. 422, des extraits du Journal de Moreau relatifs à cette défiance du chancelier.

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