DÉPART DE MM. D'ALBERTAS
Tel était l'état des choses et telles étaient les nouvelles que l'on nous mandait de Provence dans les mois de mai et de juin 1771. M. d'Âlbertas et son fils étaient encore à Paris, venaient me conter à Ville d'Avray tout ce qu'ils apprenaient, et nous tenions conseil d'après la position où nous voyions les affaires. Heureusement, la plus grande union régnait entre les membres de ma compagnie; M. d'Albertas et moi étions très liés, toutes les décisions se prenaient de concert. Nous convînmes que notre rôle était de ne nous aventurer sur rien, mais de déclarer, en toute occasion, que jamais la compagnie ne se diviserait. Nous fîmes venir des lettres ostensibles qui m'étaient adressées comme à son député, et m'enjoignaient de me borner, si jamais le ministre me faisait quelques ouvertures, à protester qu'aucun de nous n'abandonnerait ses confrères et ne se séparerait d'eux pour entrer dans le nouveau parlement, dont on annonçait la formation. Je devais donc déclarer qu'il fallait nous laisser comme nous étions, parce qu'on tenterait en vain de nous désunir et d'opérer parmi nous un triage.
Voilà la résolution à laquelle nous nous étions arrêtés, et le plan de conduite que nous avions décidé de suivre, quand M. d'Albertas et son fils partirent pour la Provence au commencement de juillet 1 771 . Le père me dit, la veille de son départ : « Mon ami, je sais bien que je suis perdu; le chancelier, de qui j'ai pris congé, m'a reçu avec son grand air mécontent. Ils vont nous détruire et nous sacrifier. » Je lui répondis : « J'en doute encore; à moins que M. le chancelier ne soit devenu l'intime de Monclar, ce qui n'est pas bien prouvé. »
Deux jours avant le voyage de Compiègne, M. de Boynes, sur l'amitié duquel je comptais, et dont l'entrée
au ministère m'avait été très agréable, me dit : a Entre nous, je trouve que, dans ces circonstances, vous vous tenez trop à l'écart : vous ne voyez jamais le chancelier; il ne faut pas qu'il puisse se plaindre de vous, et il importe à votre cornpagnie que vous sachiez ce qu'il a dans l'âme. »
Je crus M. de Boynes; heureusement, j'avais une occasion de m'adresser à M. le chancelier : lors de la suppression du bailliage d'Auxerre, il avait fait quelques injustices cruelles à des officiers de ce bailliage fort attachés à Mme de Coulange, ma belle-mère; j'allai lui parler de leur affaire; il me reçut bien, me traita très convenablement, et me recommanda de lui rappeler cela à Compiègne, où, plus tard, je ne pus cependant obtenir la justice que je demandais.
Dès la première visite que je lui rendis à Compiègne, il me pria à diner, ce qui ne m'était point arrivé depuis le séjour à Fontainebleau de 1768. Il m'entretint même de mon premier président : « D'Albertas est un nigaud qui se laisse mener par son pis; du reste, c'est un honnête homme, et j'en fais cas. » Il me posa ensuite quelques questions sur les dispositions de ma compagnie ; cela me mit à portée de lui lire les lettres que j'en avais reçues, et dont j'ai indiqué le contenu.
Au début de ce voyage, je tâchai de me faire connaître de M. le duc d'Aiguillon; j'avais été présenté à ce ministre, à Versailles, par M. le maréchal de Richelieu ; je me présentai de nouveau à Compiègne, et je fus poliment accueilli. Je continuais alors de diner quelquefois chez M. le chancelier ; il se montrait avec moi à peu près comme avec tout le monde. On ne savait encore trop ce qui devait se passer, quand le départ de M. de Bastard fut le signal de la destruction de tous les parlements.
Dans les premiers jours du mois d'août, M. le chance-