DESTRUCTION DES PARLEMENTS
lier envoya, dès le matin, mè prier de le venir voir surle champ. Je m'y rends ; il me rappelle les lettres que je lui ai montrées, et il me dit : « On ne vous séparera point, messieurs : mais le Roi, content des principes de votre compagnie, entend qu'elle devienne le Parlement. Il le veut; c'est à vous, monsieur, à en faire la proposition de ma part; mais surtout qu'elle ne transpire pas. Il y va de tout pour vous, pour votre premier président et pour son Corps. » Je m'engageai à exécuter les ordres qui m'étaient donnés ; j'écrivis à M. d'Albertas, qui ne s'ouvrit d'abord qu'à un seul de ses amis dans la compagnie, et me garda tellement le secret que, pendant plus d'un mois, sa femme ne se douta pas même de notre correspondance.
Je n'avais eu garde de rien promettre au chancelier, car je ne me fiais pas trop à lui, et j'ignorais quelles pouvaient être les dispositions de mon Corps. En effet, quoique dans des principes très contraires à ceux du Parlement, il ne se dissimulait point combien il était fâcheux et désagréable de prendre la place de gens que leur malheur, quoiqu'ils l'eussent mérité, allait rendre chers à la province.
Deux choses contribuèrent beaucoup à faire acquiescer ma compagnie aux propositions du chancelier : l'une l'y disposa, l'autre l'y détermina.
La première, furent les insultes dont M. d'Albertas avait été le plastron à son retour dans sa patrie. MM. du Parlement débitaient qu'il avait été mandé à Paris par le chancelier pour concerter avec lui leur ruine ; ils ne purent se persuader qu'il eût refusé une place de président à mortier; ils l'accablèrent d'impertinences; il fut arrêté qu'ils ne lui rendraient n visites ni même le salut; sa maison se trouva déserte, et un conseiller au Parlement eut la bassesse de se charger de veiller à sa porte pour
empêcher que quelques gens, plus sages, ne manquassent à ces engagements ridicules. Les femmes imitèrent leurs maris. Mme d'Âlbertas, outrée de ces divisions, emmena le sien à la campagne, d'où ils ne revinrent qu'à la fin de septembre. La Cour des comptes, irritée de ces procédés malhonnêtes, se sentît, par là, très portée à écouter les propositions du chef de la justice.
Mais ce qui la décida fut le parti que prit M. de Monclar d'envoyer aux ministres, au nom du Parlement, un Mémoire par lequel celui-ci offrait d'enregistrer l'édit de M. le chancelier, de se soumettre à tout, et de devenir nouveau Parlement comme les autres, à condition qu'on nous supprimerait. Il demandait, il est vrai, que l'on nous remboursât, et en indiquait les moyens.
Je ne connaissais pas ce Mémoire; M. le chancelier ne m'en parla point, et je n'en fus instruit que par une lettre de M. d'Albertas ; il m'écrivait que sa compagnie exécuterait les ordres du Roi. Il s'agissait, en effet, comme on le voit, d'un combat à mort entre les deux compagnies, et la mienne aima mieux survivre que d'être enterrée.
M. de Monclar, afin de justifier sa compagnie, a dit depuis, au ministre, que ce Mémoire était de lui et que le Parlement n'y avait point eu de part ; mais il était bien certain de son fait : son corps l'écoutait et le suivait aveuglément.
Le chancelier, sûr de l'une des deux compagnies, préféra la nôtre, et parut fort content quand je lui annonçai qu'elle acceptait sa proposition.
Il fallut régler alors tout ce qui était nécessaire pour la révolution. De ce moment, je devins le confident indispensable du chancelier : il me soumit les projets d'édits ; je stipulai que nous serions à la fois et Parlement et Cour des comptes; je cherchai, bien entendu, à rendre la